« De Bashô à Barthes », par Lee Gurga – in « Hermitage », 2004. – p. 65-68 / 76.

« De Bashô à Barthes »

par Lee Gurga

L’esthétique du haïku américain

« Les maîtres du haïku ! – Mélangeons nos sourcils aux leurs ! » : Robert Spiess, in « Speculations for December 31 ».

Introduction :

Une majorité de gens parmi les poètes et le public en général semble croire que la poésie du haïku est synonyme de forme du haïku, et que tout ce qui s’écrit en 17 syllabes, sur trois lignes, est automatiquement du haïku. Le haïku n’est-il qu’un simple récipient dans lequel on peut verser n’importe quel contenu ? Pour moi, et pour des milliers de poètes qui écrivent du haïku à travers le monde, le haïku est plus. L’érudit japonais Shigehisa Kuriyama (83) est d’accord : « le canevas 5-7-5 de lui-même ne fait pas un haïku. »

Alors, qu’est-ce qui fait un haïku ? Pour aider les gens à comprendre comment le haïku diffère d’autres sortes de poésie, l’Association Américaine de Haïku (H.S.A.) a travaillé dès les années 1960 à développer une définition pour ceux qui essaient d’écrire des haïkus originaux en anglais. Voici en partie, ce à quoi ils conclurent (HSA, 1) :

« Haïku : un poème qui note l’essence d’un moment vivement perçu, dans lequel la Nature est liée à la nature humaine. Habituellement, un haïku en anglais s’écrit sur trois lignes non rimées de dix-sept syllabes ou moins. »

La définition de l’Association souligne quelques caractéristiques importantes. D’abord, un haïku est un poème court. Ensuite, il relie le poète avec la nature non-humaine. Troisièmement, une sorte particulière de perception, « l’essence d’un moment vivement perçu », est ce qui fait l’unicité du haïku. Les premier et troisième éléments sont soulignés par le poète et éditeur Cor van den Heuvel (33) : « Ce qui caractérise le haïku, c’est la concision, la perception et la conscience – pas un nombre fixé de syllabes. »

Le poète de haïkus et éditeur américain Robert Spiess, vainqueur du prestigieux Shiki Award (Prix Shiki), souligne le travail interne dynamique du haïku dans sa définition : « un haïku est un poème long d’un souffle, dans lequel deux objets, rarement trois sont juxtaposés dans un moment présent de conscience de sorte que chacun augmente notre appréciation de l’autre, et qu’ensemble ils évoquent une profondeur ressentie, une compréhension, ou une intuition de l’ainsité des choses. » L’érudit D.T. Suzuki dit plus simplement que le haïku « n’exprime pas des idées mais avance des images reflétant des intuitions » (240).

Les propriétés du haïku japonais et de ses principes esthétiques ne sont pas des accidents de l’histoire mais des parties importantes de l’expérience du haïku. Des poètes ayant écrit des haïkus en anglais ces cinquante dernières années ont distillé plusieurs caractéristiques du haïku japonais, croyant qu’elles ont permis la transmission de l’essence du haïku des culture et langue japonaises vers les nôtres, et, espérons-le, vers les vôtres. Les caractéristiques essentielles du haïku englobent la brièveté, l’usage de mots de saison, la juxtaposition d’images, et le soi-disant « moment haïku ». Une compréhension de ces caractéristiques permet aux poètes contemporains d’écrire une sorte particulière de haïku, de celle qui utilise des « images reflétant des intuitions » pour présenter la signification d’un seul instant de vie.

L’esthétique du Haïku Classique

On pourrait considérer que la forme, la saison, l’instant et la comparaison interne d’images puissent être les caractéristiques formelles définissant le haïku – Mais qu’en est-il de leur esthétique ? Y a-t-il une esthétique préférée pour le haïku, ou le haïku est-il assez souple pour servir de véhicule pour n’importe quel système de valeurs culturelles ?

Avant Bashô, le haïku était une sorte de verset léger qui dépendait surtout de la fantaisie , du trait d’esprit et du jeu de mots pour produire son effet. Le poème le plus célèbre de cette époque est probablement celui de Moritake :

rakka eda ni kaeru to mireba kochô kana

une fleur tombée
retournant à la branche ?
Oh, un papillon !

Alors que ce poème ne manque pas de mérite, son effet joue sur un trait d’esprit plutôt que sur une compréhension interne. La grande révélation de Bashô a été de montrer que l’on pouvait réussir une poésie de grande profondeur et résonance à travers la forme brève du haïku. Comparez à l’inverse le verset de Moritake avec celui de Bashô :

hiyahiya to Gabe wo fumaete hirune kana

cooling cooling
feet treading the wall –
a midday nap

(trad. Wiliam J. Higginson)

prenant le frais
les pieds appuyés au mur –
sieste méridienne

C’est un poème de sensations pures, dans lequel nous pouvons ressentir la chaleur de l’été et la joie vraie du poète dans les plaisirs simples de la vie. Tandis que certains pourraient trouver que le hokku de Moritake est plus « poétique » que celui de Bashô, celui de Moritake est un poème « de la tête », alors que celui de Bashô est un poème « du coeur » – et des pieds ! L’habileté de Moritake a l’air plutôt forcée par comparaison.

Dès le XVIIè siècle un certain nombre de principes esthétiques s’étaient répandus dans la littérature japonaise, et l’application de ces principes au haïku constitua une part importante de la Révolution de Bashô qui continue à faire du haïku une forme littéraire viable jusqu’à nos jours Parmi ceux-ci figurent des concepts associés aux arts zen, tels que le wabi, une appréciation esthétique de la solitude, de la pauvreté et de la simplicité, et sabi, une appréciation de l’élégance et de la solitude contenues des choses vieilles, usées.

Un autre principe important associé avec le haïku japonais classique est hosomi (« la finesse »). La finesse permet au poète de peindre la scène puis de disparaître. Le Shibumi (« l’astringence ») donne au haïku sa saveur forte, celle des kakis plutôt que des pêches. Le professeur à l’université de Columbia, Haruo Shirane (auteur de Traces of DreamsTraces de rêves – Stanford University Press, 1998), cite d’autres principes esthétiques au coeur de la poétique de Bashô : kôgo kizoku (« s’éveiller vers la hauteur, revenir vers le bas »), füga no makoto (« la vérité poétique »), zôka zuijun (« suivre la créativité »), butsuga ichinyo (« l’objet et soi unis »), fueki ryüko (« le permanent et le changeant »), et karumi (« la légèreté »). De la poésie lyrique classique japonaise, le haïku a emprunté les principes esthétiques du mono no aware (un sentiment de profonde compassion ou d’empathie pour les choses) et yugen (une beauté gracieuse envahie de mystère ineffable).

Wabi, sabi, hosomi et karumi sont probablement les principes qui ont eu le plus d’impact pour faire du haïku ce qu’il est aujourd’hui. L’idéal wabi de solitude et de pauvreté, de se retirer de la foule, et l’appréciation sabi de ce qui est sous-évalué et patiné par le temps ont rendu possible l’appréciation par certains que le haïku est une manière de vivre ou une quête spirituelle, la Voie du Haïku. Hosomi et karumi ont aidé à façonner le haïku vers un genre de poésie capable de grande profondeur, mais qui a en même temps la retenue nécessaire pour y arriver sans submerger le lecteur. Comme le précise Shrane, hosomi se réfère à la finesse de l’esprit autant qu’à la finesse de l’expression. Elle aide le poète à s’approcher d’un objet avec la délicatesse permettant une interpénétration non égoïste de l’objet, afin de pouvoir en percevoir l’essence. La perception pure alliée à l’expression retenue sont les idéaux sur lesquels se fonde le haïku.

Depuis l’époque de Bashô, le haïku a eu ses hauts et ses bas. Le point le plus bas se produisit vraisemblablement au milieu du XIXè siècle, quand Bashô était – littéralement – honoré comme un dieu, et que le haïku imitait la forme mais pas l’esprit de son oeuvre. Shiki permit de ranimer le haïku en critiquant Bashô par écrit – quelque chose qui choqua l’establishment poétique de son temps. L’oeuvre critique de Shiki, combinée à l’introduction aux théories esthétiques occidentales et au concept occidental de l’individualisme, a considérablement étendu le rayon (d’action) du haïku japonais moderne. Malheureusement, dans le même temps, elle a éloigné le haïku japonais contemporain des profondeurs esthétiques accomplies par Bashô. De nos jours, de nouveau, le trait d’esprit est plus apprécié que la compréhension (/ la pénétration), de sorte que le haïku est en danger d’être supplanté par le pseudo-haïku ou « zappai », verset léger en forme de haïku. Le maître de haïku japonais contemporain Akito Arima s’est lamenté que nous vivions maintenant dans « l’ère du « zappaï » ». Aux Etats-Unis nous avons le même dilemme : « le zappaï » est ce qui est appelé le « haïku » dans la plupart des publications de masse, depuis le « haïku journalier » de « USA Today » : des 17 syllabes spirituelles – jusqu’au « Honku » * du journal « Le New-Yorker » : poèmes de 17 syllabes à propos des klaxons de voitures. »

* : to honk = klaxonner.

Du bruit du trafic jusqu’au zen, voici l’espace empli par le haïku populiste d’aujourd’hui. R.H. Blyth, dont les livres présentèrent le haïku à toute une génération d’Américains, à commencer par les poètes Beatnik Gary Snyder, Allen Ginsberg et Jack Kerouac, va jusqu’à dire que le zen est le haïku et le haïku est le zen. Il comprit que le haïku à son meilleur niveau est plus qu’une forme et exige une discipline artistique unique pour être compris et pratiqué. Quel que soit son statut littéraire, le haïku demande un certain état d’esprit, pas nécessairement le satori zen, mais une ouverture qui incite les poètes à sortir d’eux-mêmes pour parvenir à une compréhension de la « talité », ou l’essence des choses.

(A suivre.)

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