« Accéder au banquet » : Haïbun lié – par Rich Youmans 127/131

Dans la revue « Albatross » (Roumanie, 1998-1999), PP. 127-131 :

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« Dans son livre The Colors of poetry (Les Couleurs de la poésie), le grand poète japonais Ooka Makoto parle de comment les poètes et les autres artistes collaborent pour leurs oeuvres, dans son pays – un procédé qu’il compare à assister à un « banquet ». Il dit que le courant principal de la poésie japonaise – incluant le renga et une de ses formes les plus populaires : le haïkaï no renga (ou rendu) de 36 strophes – est basé sur ce principe. « Toutes ces oeuvres poétiques », écrit-il, « sont élaborées, appréciées et évaluées non pas dans la chambre fermée de l’individu, mais dans le contexte d’un groupe. » Comme il ajoute ensuite, cette tension qu’expérimentent les artistes qui essaient d’équilibrer leurs besoins de solitude créatrice et de communauté, inspire leur art et procure son énergie déterminante.

Bien sûr, pendant des siècles, les Japonais ont apprécié les plaisirs communs du renga et du rendu. Durant les dernières décades, ces formes se sont répandues autour du monde, inspirant des dérivés (tels le « rengay », développé par le haïkiste américain Garry Gay) et invitant des artistes de nombreux pays à se joindre au « banquet ». Récemment, Margaret Chula et moi-même décidâmes de participer à ce festin également, bien qu’avec une invite légèrement différente : plutôt que de faire un renga ensemble, nous collaborons sur un haïbun lié.

Notre collaboration débuta en 1995, quand un des haïbuns de Margaret : « The stick that strikes » (« Le bâton qui frappe »), parut dans le numéro d’automne de « Frogpond ». Cette oeuvre débuta avec un haïku du poète japonais Koyo, à partir duquel Margaret développa, en liaison, un passage en prose, conclu par un haïku. Comme elle l’écrivit dans une note d’accompagnement, « J’ai créé cette forme pour enseigner à des étudiants qui n’avaient jamais écrit de haïkus… En écrivant en prose, ils peuvent explorer leurs réactions plus profondément et confortablement que s’ils étaient forcés par la contrainte immédiate d’une nouvelle forme. » Souvent, ajoutait-elle, le haïku final arrivait comme une surprise. Il pouvait résumer la prose, répondre à une image de la prose (ou du haïku initial), ou s’en éloigner, comme dans un lien du renga. »

Dans ce même numéro – en fait, sur la page opposée – le poète américain Frank Finale et moi avions un haïbun à deux qui s’intitulait « Les Oies » (« The Geese »), dans lequel Frank avait écrit la prose, et moi un haïku initial.. L’éditeur de « Frogpond » à l’époque, Kenneth Leibman, suggéra que peut-être notre collaboration pourrait s’appeler un « renbun », puisqu’elle combinait l’oeuvre de deux auteurs. Je pensais que ce n’était pas vraiment la variation d’un renga, cependant; aucun d’entre nous n’avions l’intention de continuer cette oeuvre, et Frank n’avait pas prévu d’avoir sa prose liée à un haïku.
Mais l’idée soulevait des possibilités. Excité par la nouvelle forme de haïbun de Margaret, je pensais qu’il pourrait être intéressant de faire un haïbun lié prémédité. Comme dans le renga, les passages complémenteraient les précédents et les mèneraient aussi dans de nouvelles directions. Et quelle meilleure forme utiliser que celle de Margaret ?

Plutôt que de commencer avec le haïku d’un maître classique, cependant, je choisis le verset initial du haïbun tiré d’un des livres de Margaret : Grinding my ink (Broyant mon encre) :

Regardant la mare aux poissons

se remplir d’ombres

… un train au loin

A partir de là, j’écrivis mon haïbun : un court passage en prose se terminant avec un haïku. Je l’envoyai à Margaret, qui prit mon haïku et l’utilisa comme point de départ pour sa propre prose et son haïku de conclusion. (…) Depuis ce temps, nous avons chacun élaboré quatre liaisons, et nous avons toutes les intentions de continuer. Cela a été, pour le moins, une expérience gratifiante et enrichissante.

Contrairement au renga, nous n’avons pas développé un jeu de règles pour cette forme. Nous n’avons pas spécifié de saisons pour des sections précises, par exemple, ni décidé que la lune doit apparaître dans le cinquième haïbun et qu’aux sixième et septième les passages devraient concerner l’amour. Comme Margaret me le fit remarquer, cela a été, et continue d’être une collaboration fluide, une de celles dans laquelle nous changeons et découvrons à propos de la forme avec chaque lien. Il y a cependant certaines lignes directrices qu’il est bon d’observer.

Le haïbun lié que Margaret et moi avons entrepris commence avec un haïku. Cela pourrait être un haïku écrit par un des acteurs, ou bien celui d’un maître classique japonais, ou par unpoète de haïku contemporain apprécié. De fait, la seule personne qui ne peut pas apporter ce premier lien est celle qui fera le haïbun qui suivra (cela semblerait en effet mettre à bas toute l’idée collaboratrice !)

Ce premier passage en prose, bien sûr, n’aura sans aucun doute rien à voir avec la vision du poète premier – ce qui est dans l’ordre des choses. Le haïku conclusif également ne devrait pas évoquer les mêmes associations que le verset initial ; comme dans le renga, il est important de faire en sorte que les liens bougent dans des directions nouvelles. Et n’essayez pas de « guider » l’autre écrivain en écrivant un haïku qui va, selon vous, se rapporter à un sujet précis. Ecrivez le meilleur haïku possible pour votre section, et laissez l’autre poète décider de ce qu’il ou elle va en faire.

Une fois que le haïbun est envoyé à l’autre poète (il peut y avoir autant de participants que souhaité), ce haïku conclusif devient le nouveau point de départ – et le processus recommence. A part pour le premier et le dernier verset, le haïku d’un haïbun collaboratif jouera toujours un double rôle : Par exemple, dans mon extrait (d’accompagnement), mon haïku : « Train lointain / Où son bruit meurt, / une étoile », termine un soliloque à propos de rêves non exaucés, et commence une histoire concernant une « abeille pour la bonne orthographe », avec le mot clé étant « étoile ».

Quand ils font le lien, les poètes devraient aussi faire attention de ne pas tomber dans des routines prosaïques. A la différence du renga, où une abondance de haïkus similaires devient bientôt apparente, un haïbun lié peut facilement commencer à prendre des colorations semblables. Les histoires peuvent différer, mais soudain vous vous apercevez que les trois derniers passages traitent tous de la perte, par exemple, ou de souvenirs d’enfance. Certaines personnes peuvent décider qu’elles veulent s’orienter sur un thème bien précis, mais je crois que cela limitera les enchaînements, tout spécialement parce que notre affaire est le haïbun ; les poètes vont se trouver à court d’expériences dignes de la prose, plus facilement  que de « moments-haïku ». Plus le thème sera spécifique, plus court sera le haïbun lié.

Ceci, bien sûr, pose la question : quelle longueur doit avoir un haïbun lié ? Ma réponse : je n’en ai pas la moindre idée ! Plus tôt, j’ai mentionné que Margaret et moi n’avions pas établi de règles comme pour le renga, pour le haïbun collaboratif. Cela ne signifie pas qu’on ne peut pas le faire, cependant. Des poètes, à l’avenir, pourront décider que leur haïbun lié aura une structure plus formelle : 20 liens, par exemple, avec la lune, les fleurs et l’amour mentionnés dans des passages spécifiques. Le temps nous le dira. Pour l’instant, tout ce que je peux dire, c’est que Margaret et moi prenons simplement part au banquet, nous inspirant l’un l’autre pour explorer de nouvelles pistes et faire de nouvelles découvertes. Et, jusqu’à maintenant, nous ne sommes pas encore rassasiés.

Rich Youmans, in « Albatross » (Roumanie) 1998-1999, pp. 127-131.

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(Suivent les 3 premiers chaînons de leur haïbun lié…)

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