17 expériences de haïku – Kai Falkman – 2/2

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8) Abstractions. Le haïku est concret, pas abstrait. La poésie suédoise commence souvent avec une ou deux lignes concrètes, mais devient ensuite une formulation philosophique ou une explication psychologique. Nous avons rejeté de telles sortes de poèmes dans notre anthologie, même de très bons avec des lignes parfaites en 5/7/5. Ici, l’Association Suédoise de Haïku  – comme la plupart des Associations de haïku occidentales, je crois – a un rôle important à jouer dans l’éducation des gens, à savoir que le contenu est plus important que le nombre des syllabes. En Suède, une grande quantité de poésie s’écrit, que l’on pourrait décrire comme des versets « haïkus », mais pas comme de véritables haïkus.

Beaucoup de haïkus de Dag Hammarskjöld (ancien Secrétaire Général des Nations Unies) peuvent être qualifiés de versets haïkus, mais pas de véritables haïkus. William Higginson les décrit comme des épigrammes philosophiques.

9) Le temps au présent – au passé.

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Il importe peu, me semble-t-il, que le poème ne soit pas écrit au temps du présent, parce que l’image se présente d’elle-même très vividement, comme si elle apparaissait au moment où vous la lisez. L’image est plus importante que le temps. De toutes façons, chaque haïku est la description de quelque chose qui s’est produite avant que le poète ne l’écrive – elle est apparue dans le passé, même si ce passé n’est vieux que de quelques minutes. En vérité, il est plus honnête d’utiliser le temps du passé. Ma conclusion : On devrait écrire le haïku au présent, mais l’imparfait et le passé simple devraient être acceptés s’ils correspondent à l’image.

11) L’oeil-haïku. Dans ces deux exemples (qui ne sont pas des haïkus) : « L’ombre / rencontra mes lèvres / quand je bus » (: Maria Larsson) et « Toujours à la lumière de la neige / le doux chemin de la natte en loque / dans la maison » (: Inga Britt Wik), les poètes expriment ce qu’on pourrait appeler un « oeil-haïku ». Elles voient soudain quelque chose qui ouvre leurs yeux à un sens d’émerveillement – et dans l’instant, elles ressentent un pincement d’intérêt, de joie, peut-être de bonheur. En décrivant l’événement avec des mots, elles retiennent le sentiment que l’événement produisit. Et en choisissant les mots justes, elles peuvent recréer le sentiment chez le lecteur.

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Vous pouvez aussi ouvrir votre « oeil-haïku » sur commande : vous vous sentez reposé, relaxé, en commençant une marche, et vous vous dites de garder vos yeux et vos sens ouverts, de telle sorte que vous êtes prêt pour une expérience-haïku. Elle pourrait se produire, et elle est plus facile à voir si vous vous y êtes préparé, mais vous ne devriez pas la forcer à se produire.

12) Haïku vécu – Haïku inventé.

(…) Je n’aime pas écrire des haïkus sur commande. Un événement haïku se produit et vous inspire à le décrire en mots. Je trouve difficile d’inventer un haïku, et même si je pouvais le faire, cela me donne un sentiment inconfortable. Mais, en tant que président de l’Association Suédoise de Haïku, je sentis qu’il était de mon devoir de produire quelque chose afin de ne pas décevoir mes hôtes

(…)

13) Haïku, une manière de vivre ? Dans l’article intéressant de Mr Susumu Takiguchi, appelé « Peut-on traduire l’Esprit du Haïku ? », il déclare que le haïku est plus que de la poésie – c’est une manière de vivre. Cela semble merveilleux et me rend heureux de savoir qu’il y a des gens qui pensent et ressentent cela. Pour moi, le haïku fait partie de ma vie, une part encore plus grande depuis la création de l’Association Suédoise de Haïku, et après être entré en contact avec le monde international du haïku.

Le haïku est une manière de vivre dans le sens de « l’oeil-haïku » que je viens de décrire. Des choses inattendues se produisent pour un oeil ouvert. Vous vous oubliez et devenez une partie attentive et partenaire du monde qui vous entoure. C’est, je pense, ce que certains appellent l’aspect Zen du haïku.

(…)

Si on doit considérer le haïku comme une manière de vivre, il devrait, bien sûr, être aussi présent dans la vie quotidienne, et décrire des situations qui arrivent aux gens, et entre les gens, sur leurs lieux de travail, usines et bureaux, écoles et maisons, etc. Aussi longtemps que l’image présentée dans le poème est intéressante, surprenante, qu’elle évoque des émotions et des pensées en relation avec le « haïku no kokoro », le coeur palpitant du haïku, tout sujet du monde réel est le bienvenu.

14) Le haïku et la technique de Picasso. Il existe un film documentaire sur Picasso qui montre sa manière de peindre. Il commence avec une représentation très réaliste de la scène qu’il désire peindre, ici une plage. La mer, le sable, les voiliers, les parasols, les gens sur la plage. Puis il commence à éliminer des choses qu’il trouve inutiles pour donner une image de la plage. Il garde  des formes telles que la ligne entre la mer et la plage, les mâts des voiliers, les formes rondes des parasols, quelques enfants qui jouent.  Puis il déplace ses formes un peu vers la droite ou vers la gauche, vers le haut ou le bas, de façon à ce qu’un équilibre intéressant apparaisse, un équilibre  à la limite du déséquilibre. Il coupe parfois une forme dans une feuille de papier, et la déplace sur la toile pour voir où elle va créer le meilleur effet. Il cherche l’essence de la scène de la plage et quand il la trouve, il termine sa peinture. Les formes et les couleurs de la peinture nous donnent les éléments de la plage nécessaires à ce que nous puissions recréer sa vision et ses sentiments dans nos esprits.

Le poète de haïku utilise la même technique. Il / elle élimine les mots qui ne sont pas nécessaires et tourne autour des mots de façon à créer l’essence de l’événement qu’il / elle a vécu.

Une autre similitude haïkuesque : Picasso est toujours concret. Il peint autour de lui des choses que chacun peut voir et reconnaître. Dans sa période cubiste il était à la limite de transgresser la réalité visible. Juan Gris et tous ses amis essayèrent de le convaincre de devenir abstrait, mais il ne voulut jamais perdre sa prise sur la réalité.

15) L’effet Chaplin. Le poète de haïku rencontre une difficulté que le peintre peut ignorer : le temps. Les mots doivent être placés dans un certain ordre pour recréer l’événement.

Les cinéastes ont le même problème. Le timing des séquences du film est la clé du succès ou de l’échec d’un film. Charlie Chaplin était un maître du timing de ses scènes de sorte qu’on les comprenait et qu’on les aimait partout dans le monde. Il n’avait pas besoin de mots, seulement d’images dans le bon ordre. Un exemple : Chaplin marche dans la rue. un camion passe, avec un chargement qui dépasse de la plateforme – et donc une perche avec un drapeau rouge signale le danger. A peine le camion a-t-il dépassé Chaplin, que la perche avec le drapeau tombe dans la rue. Chaplin, gentil comme il est, ramasse la perche et court après le camion pour le rendre. Soudain, une foule de manifestants apparaît au coin de la rue et marche derrière Chaplin. La police arrive et arrête Chaplin, qui, portant le drapeau rouge, est considéré comme le chef de la manifestation communiste.
C’est une merveilleuse transformation de l’image. Le drapeau rouge, symbolisant le danger, se transforme soudain  en symbole politique. Chaplin, ignorant de la transformation, est un observateur innocent d’un événement qui vient de lui arriver. Sa gentillesse à vouloir restituer le drapeau au conducteur du camion se transforme soudain en un acte politique illégal. L’image a changé de sens.

La construction de bla séquence correcte d’événements est aussi importante dans le haïku qu’elle l’est dans les films. Le poète, autant que le traducteur, doit construire les images de telle manière qu’elles créent un effet Chaplin. Très souvent le traducteur transpose les lignes de sorte que l’essentiel se perd. C’est comme montrer l’image de la police qui arrêterait Chaplin avant de montrer le camion avec le drapeau.

16) Traditionalistes ou modernistes ?

(…)

Bashô était moderne de son temps, et il est toujours moderne – comme le sont tous les haïkus qui émeuvent notre oeil intérieur et évoquent des sentiments de surprise , de joie et de beauté, révélant un sens dans l’image que nous ne voyions pas dès le début.

17) Le haïku, un contrepoids aux images toutes faites. Pourquoi est-ce que l’intérêt pour le haïku semble croître dans le monde entier ? Une des raisons pourrait être que le haïku est court et rapide, en symbiose avec notre époque de la communication instantanée et le désir d’expériences immédiates. On peut consommer un haïku debout, comme un express.

Une autre raison plus fondamentale, je crois, est que le haïku est en train de devenir un contrepoids aux images toutes faites qui submergent notre monde sur des écrans partout dans le monde. Nous créons l’image haïku par nous mêmes, à partir de trois lignes, ou de deux voire d’une seule ligne, et d’un minimum de mots. La forme du haïku constitue la structure la plus simple possible – et sur ce socle délicat chacun peut construire sa propre image des merveilles de ce monde. »

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: Kai Falkman (Suède), in « Albatross » 2000-2001, pp. 17-26.

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