Senryû – Les métiers – 74-79

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Chapitre XIX : les métiers.

Seul l’écrivain de senryûs, tandis que le senryû se forme dans son esprit, est réellement un être libre, un être « humain ».

Sans la moindre raison
ils méprisent
le docteur de leur voisinage
(: Kurama)

Le vieux père de l’étudiant en médecine
souriant
lui laisse prendre son pouls
(: Eishi)

Facile de mourir,
difficile de vivre :
le médecin charlatan

: Un proverbe dit : »La mort est facile ; vivre est difficile. »

tranquillement
mais vraiment perplexe,
le stéthoscope
(: Ichiro)

Le stéthoscope :
la doctoresse
prend un air grave
(: Shijirô)

L’infirmière qui fait la tournée
avec le docteur en chef
ne sourit pas
(: Chôjirô)

Nuit pluvieuse ;
le masseur aveugle sort
comme s’il allait être tué
(: Harô)

: Dans le Japon ancien, de telles gens étaient parfois tuées quand un samouraï essayait une épée neuve sur elles. Mais ce senryû moderne décrit plutôt la timidité naturelle de l’aveugle qui sort sous la pluie, soufflant dans sa flûte de bambou aux son aigus.

C’est drôle :
le bouffon, chez lui,
sourit d’un air mécontent

Une peau de tigre
est chose effrayante –
mais moins encore qu’un crêpe de soie rouge !

: le long sous-vêtement d’une courtisane était fabriqué de ce matériau rouge ; le pagne d’un diable était fait de peau de tigre.

Du ciel
la gelée blanche sur sa tête –
elle gagne vingt-quatre mon

: une Yotaka (« faucon de nuit »), prostituée des rues, portant avec elle un matelas de paille pour exercer son métier… La courtisane en chef du Yoshiwara recevait trois mille mon.

C’est seulement à travers le Grand Portail
que les courtisanes
aperçoivent le monde

Au joyeux quartier de Shinagawa,
d’un écart de langage, il dit :
« Nous autres moines… »

Les moines se déguisaient souvent (en docteurs) pour aller à Shinagawa. D’où :

La maîtresse du bordel
montre son pouls
en riant

– J. Cholley, in Courtisanes du Japon, éd. Picquier, 2001, p.61, propose cette version :
«La patronne de maison / étant d’humeur facétieuse / lui tend son poignet ».

La jeune geisha (*)
fait autant d’au revoir
qu’il y a de visiteurs
(: Ennosuke)

(*) « maiko » : jeune danseuse (entre douze et dix-huit ans).

La courtisane
élève sa fille :
« Appelle-moi « soeur » ! »

Ah, je sais m’y prendre maintenant,
dit-elle en le retirant des mains
de la couturière

: « Oboenshita » (: au premier vers) = « J’ai appris », appartient au langage des courtisanes exclusivement. La couturière fait un kimono, à Yoshiwara, et une courtisane, la voyant travailler, souhaite peut-être apprendre à coudre. Le « soustrait » montre son ambition et son manque de grâce féminine.

Lavant le riz :

« Moque-toi de moi
autant que tu veux ! »

: La nouvelle épouse, une ancienne courtisane, travaille à une tâche domestique et le mari, la regardant, pense à la différence qui existe entre la vie actuelle de sa femme et son ancienne vie, il y a quelques mois.

La servante rit,
comparant ses mains
à celles de la jeune mariée

A l’aération des habits d’été
la servante s’exclame :
« c’est pas chouette ?… Non, ça ça l’est encore plus ! »

« Repose-toi, ça ira ! »
Qu’on lui dise ça,
et il masse de nouveau plus fort

De la galerie du théâtre,
la servante étire son cou
le plus possible

« – Qui est-ce donc? » :
comme ils traitent cruellement
l’impersonnateur !

Ils ont réussi à jouer
le Chûshingura (*)
avec l’aide des charpentiers – et d’autres – du théâtre
(: Yumenosuke ?)

(*) pièce la plus célèbre du Japon, où les quarante-sept rônins vengent la mort de leur seigneur. Il faut donc quarante-sept samouraï sur scène. L’on habille donc tous les employés du théâtre pour atteindre le nombre voulu.

Un piètre conteur !
avec autant de rameurs
qu’il y en a dans un port

: La plupart des auditeurs somnolent, dodelinant de la tête, de sorte que, si on les voit de l’arrière – ils sont assis par terre – , beaucoup ont l’air de ramer dans un bateau.
Quand on pince les fesses
de la chanteuse aveugle :
« – Qui est-ce ? Qui est-ce ? »

Le lutteur qui a gagné
aide à relever
son adversaire
(: Kimio)

Le lutteur vainqueur
laisse couler des pleurs de joie
devant, derrière, à gauche et à droite
(: Heirokurai)

Les boxeurs
ont l’air
de chats accroupis
l’un face à l’autre
(: Goken)

Veille du Nouvel An
Les diables visibles
apparaissent

: Ceci se réfère aux harceleurs, créanciers et autres percepteurs qui apparaissent encore plus diaboliquement à la fin de l’année.

Le percepteur
prenant les devants, dit :
« Il est encore sorti ? »

L’homme est un samouraï –
pourquoi vient-il
en marchand ?

: Un samouraï va mettre en gage une de ses épées… ou peut-être sa dernière !

Un policier passe
avec l’air de vouloir
verbaliser quelqu’un
(: Tetsukaran)

L’apprenti coiffeur
me sourit, comme s’il me disait :
« prêt pour ce qui peut arriver ? »

Le physionomiste
le regarde de près,
commençant sous le nez
(Anon. de l’ère Bunka, 1804-1818)

On dirait le terminus
le receveur travaille
comme une abeille
(: Suiko)

Le professeur fait se lever
aussi
le garçon qui avait raison
(: Bakuyô)

Sur les lieux de la tragédie
les journalistes arrivent
comme des lords
(: Seisensui)

Le compositeur
travaille son article larmoyant
en sifflotant

Pétant en plantant le riz :
le bruit et l’odeur
s’élèvent vers le ciel

Le paysan
éduqué
ne peut avoir l’esprit tranquille
(: Tômei)

: Sarcler sous le soleil brûlant, couper des choux tout le jour dans un brouillard froid : impossible pour qui sait ce qu’il y a dans un livre.

A part une robe en plumes
on trouve de tout
à Suruga-chô

: La robe de plumes est celle de Hagoromo, jeune fille céleste, qu’un pêcheur trouva, et ne lui rendit que lorsqu’elle eût dansé pour lui. Suruga-chô, par contraste était une célèbre échoppe de nouveautés d’Edo.

L’appelant « Madame ! »,
elle l’empêche
de faire baisser le prix de ses navets
(: Kichiroku)

: La politesse des marchands empêchent les clients d’être grossiers pour dire ce qu’ils pensent du prix et de la qualité des marchandises.

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