Senryû : Le Bouddhisme – 89-96

Chapitre XXII : Le bouddhisme

Les meilleures critiques du bouddhisme et de ses adhérents sont les senryûs de la deuxième moitié du XVIIIè siècle. Il y en a cependant peu de réellement anti-religieux avant Kenkabô, à la période Meiji. Il est de mon opinion que le bouddhisme était simplement le pédagogue qui porta les Japonais vers la Nature, non vers la beauté de la nature, mais vers sa vie intime et vers sa signification. C’est ceci qui nourrit la poésie du waka et du haïku, et qui n’est pas entièrement absent du kyôka et du senryû. C’est-à-dire que ce qu’on appelle la culture bouddhique au Japon devrait plutôt s’appeler la culture hindouiste, et ce furent les éléments qui dérivèrent des Upanishads qui s’unirent au waka pour donner sa vérité au haïkaï, d’où jaillit le senryû.

Le senryû qui semble apparaître plutôt soudainement vers 1760, a, en fait, une longue histoire cachée, en amont. Dès le début, la littérature japonaise était pleine d’humour…
Les senryûs postérieurs de mille ans au Manyôshu sont en latence, en potentialité dans certains des wakas qui y figurent. D’Ikkyû Zenji (XVè S.) :

Etant nés
nous mourons et disparaissons
Shakamuni et Daruma aussi,
le chat également,
la louche aussi

La conception d’Ikkyû de la mort ne diffère pas de celle du senryû, qui attaque le bouddhisme beaucoup plus doucement qu’Ikkyû ne le fit.

Au Japon le blasphème n’était pas punissable, pour la simple raison qu’il n’existait pas. La critique politique était dangereuse, mais comme la religion était séparée de l’état, on pouvait critiquer le bouddhisme, et on ne s’en privait pas.
On n’y utilisait pas le senryû pour atteindre à la liberté politique et religieuse.
Bashô rendit le « haïku » sérieux, on pourrait presque dire religieux, mais il conserva quelque chose de l’esprit, des jeux de mots, des calembours des vieux maîtres du « haïku » Teitoku et Sôkan. Les successeurs de Bashô, et particulièrement Kikaku, Taigi, Kitô et Issa ont écrit beaucoup de versets comiques ou satiriques.

 De Kitô, élève de Buson:

L’automne de l’orge :
leurs invocations au Bouddha
d’une voix fatiguée

: Au début de l‘été les fermiers sont fatigués.

Les kyôkas ou wakas fous eurent aussi leur rôle dans l’émergence du senryû, bien que le meilleur de ces poètes de wakas comiques, Shokusanjin (1741-1813) soit venu peu après l’apogée du senryû.
 Un exemple de Shokusanjin (ou Yomo no Akara) :

Tchouang-Tseu aussi
râlera et grognera
devenu papillon
poursuivi par un chat
dans un rêve diurne au printemps

Le but du senryû est d’exposer la sentimentalité (la sensiblerie), l’affectation, l’escroquerie et l’hypocrisie du monde, d’exposer les contradictions non observées ou sciemment oubliées entre ce que disent les hommes et ce qu’ils font réellement, pour mettre à nu toutes les motivations secrètes, la honte secrète, la sagesse inutile et la folle misère de l’homme.
Les senryûistes n’ont pas une attitude destructrice ni anti-religieuse. Ils testent simplement la vérité avec humour, avec un sens du ridicule poli et bienveillant. Pour les Japonais, le plus grand péché est la grossièreté. La nature n’est jamais grossière.

Différemment de la satire européenne, le senryû n’est pas destructeur et ne prétend pas réformer.

Meurtre au carrefour
Jizô
regarde

Ils prient
dieux et bouddhas
comme ça leur chante

Le senryû a la vraie humilité, qui perçoit l’impossibilité de changer les gens. Il prend même pitié des dieux :

Comment les dieux peuvent-ils satisfaire
les voeux et les souhaits de chacun
à propos de ceci, de cela, et de tout ?
(: Shûsen)

La largeur du Styx
est exactement la même
pour les riches et les pauvres
(: Takeo)

Sautant,
il se retrouva
dans le Styx
(: Shûgyo)

: Se suicidant en sautant dans une rivière, il se trouve dans la rivière que tous les morts doivent franchir

Le prêtre parle du Paradis
comme s’il y était allé
et l’avait vu de ses propres yeux
(: Tadaichi)

« Ah, le Paradis ! »
mais ça a l’air plutôt ennuyeux :
ils bâillent
(: Namboku).

Voici un senryû sur un célèbre waka de Saigyô :

« Même l’esprit
du Sans Esprit
ressent le chagrin
quand la bécassine s’élève du marais
dans le soir d’automne »

De l’éternuement de Saigyô
naquit un poème
à propos de la bécassine

: Le senryûiste suppose que Saigyô a éternué et que la bécassine s’est donc envolée – sinon le waka n’aurait pas pu être composé.

De même :

Pointant le doigt
à la naissance
vers le coucou et vers la bonite

« Ecoutez cela ! 
Mangez ceci ! »
et pointant

: Quand le Bouddha naquit, il pointa vers les cieux d’une main, vers la terre de l’autre, en disant :

Sur la terre et sous les cieux
seul je suis l’Honoré

Ceci est encore une sorte de parodie de la naissance du Bouddha, et du célèbre haïku de Sôdô :

Pour les yeux, les feuilles vertes,
le coucou des montagnes,
la première bonite

: Les Edoïtes (habitants d’Edo) étaient friands du coucou (hototogisu) et de la première bonite de la saison.

Nous tombons sept fois,
la huitième nous nous relevons !
la neuvième, c’en est fini de nous !
(: Kenkabô)

Tous leurs visages ont l’air d’être
comme s’ils pensaient
qu’ils vont vivre éternellement
(: Anon.)

Oubliant la mort,
mais de toutes façons
mourant tous
(: Betenshi)

Elle veut entendre le sermon
mais elle veut aussi
tyranniser sa belle-fille

Le faiseur de statues bouddhiques
amuse le bébé
avec une tête d’Amida

: C’est la fonction de la religion de réunir une fois de plus l’ego et le non-ego. Le senryû n’a pas une telle théorie. Il reconnaît seulement l’importance, la nécessité, l’absolutisme du sexe et ne l’oublie jamais.

Dans sa bouche, les soutras ;
dans son coeur :
« Combien vont-ils me donner ? »

Plus il vieillit,
plus rajeunit * la couleur
de la robe du prêtre

* = s’éclaircit

« Tout originellement est vide »
est emmené
au poste de police

: L’homme n’a pas payé sa note de restaurant, son porte-monnaie étant originellement vide.

Dans la secte zen
quand ils ont terminé zazen
ils attrapent les puces
(: Kenkabô)

: Les puces qui les ont tourmentés, ils les attrapent maintenant et les tuent avec une joie foute non-bouddhique. Le zen dit : « Quand vous avez faim, mangez ! », etc. , mais zazen a quelque chose d’artificiel et de non naturel.

Le prêtre zen
saute en l’air
à la vue du mille-pattes venimeux
(: Kenkabô)

: Kenkabô, le plus grand senryûiste de ce siècle dernier, voire plus.

Croyant qu’il y aura
un lendemain,
ils vont tous se coucher

L’enfant aveugle
se tient là
où on l’a mis
(: Anon.)

: Le senryû est souvent si dévastateur qu’il démolit l’entière structure de la société, de l’art et de la religion… et bien que cette destruction de la fausseté soit lente, c’est sa destinée, et comme la nature, c’est la seule méthode par laquelle la lourde masse inerte de la vie peut changer. Toute attaque frontale est destinée à échouer…

Afin de ne pas montrer
les toilettes publiques,
un nuage de fleurs de cerisiers
(: Kenkabô)

: C’est une parodie du célèbre verset de Bashô :

« un nuage de fleurs de cerisiers :
la cloche d’un temple –
Ueno ou Asakusa ? »

Une grosse mouche –
l’écrasant :
elle était enceinte
(: Kenkabô)

Senryûs modernes critiquant bouddhisme et chrétienté :

Portant un rosaire
pour faire voir
qu’il est prêtre
(: Shuntei)

Amida Nyorai ;
Aux mains qui prient,
pas le moindre changement d’expression
(: Rantan)

Le Grand Prêtre
n’est pas loin
d’un idiot
(: Genkaibô)

Priez comme vous voulez
les yeux des Bouddhas
regardent droit devant
(: Goken)

Le prêcheur
semble vouloir nous changer
en bois et en pierre
(: Koga)

Visitant un sanctuaire ;
rien à prier –
comme tout est paisible !
(: Kyokuko)

Du Festival des Fleurs de cerisiers
Sakyamuni
ne dit rien
(: Temminshi)

: L ‘anniversaire de Shaka, le huit avril, les cerisiers sont en pleine floraison ; les célébrations ce jour-là sont donc festives et colorées.

Leur manière de battre le tambour,
sourds à tout le reste –
la secte Hokke !
(: Ryûryû)

Un homme qui ment bien
se glisse aussi
au paradis
(: Sosen)

Perdant tout
il devint
(un) Bouddha

: Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, et quand il y a de l’espoir, il y a de l’illusion, et quand il y a de l’illusion, il n’y a pas de Bouddha. Après tout le vrai Bouddha est l’homme mort. Cela rappelle ce que disait Seisensui, à propos de son ami Hôsai (« celui qui a lâché prise ») : « Se débarrasser de tout et être le ciel immense était son idéal… Sans possession, telle était sa devise ».

Aux jours des morts
de telle et telle personne
les mains de la mère se joignent
(: Ichimatsu)

Gens lors d’une veillée :
ils louent le mort en excès,
mangeant
(: Fusô)

La musique du Paradis
résonne,
endormi, endormi
(: Kazuoshi)

La rivière Sanzu :
un jour, un corps
le traverse
(: Saki)

: La rivière Sanzu est le Styx japonais.

La montagne des Epingles :
les jambes de bois
sont appropriées
(: Yôji)

: Les personnes qui ont des jambes artificielles sont chanceuses d’aller en enfer, devant traverser les monts des Epingles !

Le pasteur ajoute quelques mensonges
aux mensonges
de la Bible
(: Jakua)

Patiemment
un prêtre prêche
un péquenaud
(: Shishôshi)

La cloche de l’église
frappe
les blessures de l’âme
(: Mitsuo)

Illuminés à l’église ;
illusionnés
quand nous rentrons
(: Ryûkyô)

La Bible nous invite
un peu trop
au ciel
(: Mokuroku)

En conclusion, je dirais que le senryû, la Voie du Senryû, est un test, LE test de la religion.

Ah comme il est édifiant
le Soutra sacré
qui s’achève !
(: Tôfû)

°°°

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Une Réponse to “Senryû : Le Bouddhisme – 89-96”

  1. Marcel Peltier Says:

    Très intéressant !

    +
    pluie
    fin de la pluie
    piaillements
    +

    A+

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