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Senryû – L’automne – 123-4-5

25 septembre 2015

°°°

Chapitre XXVIII : L’automne

Septembre :

depuis l’anniversaire de sa mort
ils commencèrent à cueillir
ses kakis bien-aimés

Les kakis en fruit pour la première fois
sont présentés aux gens
encore sur l’arbre

En les regardant bien
ceux qui sont à portée de main
sont tous des kakis astringents

« Ce sacré vendeur de kakis ! » –
il le jeta violemment
au sol

: La force (inutile) avec laquelle il se débarrasse du kaki astringent.

« S’ils sont astringents,
redonnez-les moi la prochaine fois ! »,
dit le vendeur de kakis

« Ah, j’ai trouvé
le voleur de kakis! »,
dit-il en s’essuyant les fesses

: C’est plus ou moins une toilette publique, ou une haie : il fut, par hasard, dans le bon coin pour découvrir le voleur.

Ne suspendant plus la moustiquaire :
ce n’était pas vraiment grand-chose,
mais quel souci en moins !

Fermant les volets sur la lune
la femme
grommelle à son propos

: Son mari est parti au quartier Yoshiwara sous prétexte d’admirer la lune.

Il y a des hommes bons ;
les tortues sont alors
traitées sans cruauté

: La cérémonie pour le lâcher des oiseaux et des poissons (« Hôshôe ») se tenait le quinze août du calendrier lunaire. De méchants hommes attrapaient les tortues pour les vendre à des hommes bons afin qu’ils puissent les relâcher et se sentir vertueux. Le vice est la cause de la vertu ; la vertu est la cause du vice.

Libérant les oiseaux –
il en jette un vers le ciel :
paralysé

: Il avait été si maltraité que l’oiseau ne put voler quand « l’homme bon » qui l’avait acheté le libéra.

La belle-mère
choisit même une anguille plate
pour la relâcher

Trop heureux
l’oiseau libéré
se cogne dans un arbre

Octobre :

Le mois sans dieux –
la boîte aux offrandes
maigrit

Du « jour de l’ours »,
l’endroit où le chat est assis
est rehaussé

: On ouvrait la cheminée à partir du « jour de l’ours » en octobre. (Dans les temps anciens, les jours étaient nommés d’après douze animaux.) On parle ici du brasero (« kotatsu » – réchauffe-pieds) avec une couverture par-dessus, qui le rehausse.

Rentrant au matin * –
Elle sortit du kotatsu
le visage féroce

: du quartier des plaisirs.

Elle nettoie le brasero
avec la lettre
qui lui annonce qu’il arrive

: La courtisane utilise indifféremment ou peut-être symboliquement pour essuyer la poussière au bord du brasero.

« Ramassez les cendres de charbon
avec les mains ! »,
lui dit sa belle-mère

Versant le charbon
du sac de paille,
il recule de quelques pas

°°°

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Eugène Delacroix : Journal – 360-

25 septembre 2015

p. 360 :

OPPOSITIONS. Granet disait que la peinture consistait à mettre du banc sur du noir et du noir sur du blanc. »

p. 362 :

« Titien et les Flamands ont l’esprit de l’antique, et non l’imitation de ses formes extérieures.

(…) Chez l’antique, toujours même sobriété et même force contenue.

p. 387 :

Boileau (à propos de tous les arts) : « Rien n’est beau que le vrai. »

p. 398 :

« La plus grand des hardiesses, c’est de sortir du convenu et des habitudes. »

p. 406 :

« Le cachet du génie est une certaine apparence de facilité. Son oeuvre doit paraître, en un mot, ordinaire au premier aspect, tant elle est toujours naturelle, même dans les sujets les plus élevés. » : Balzac, in Petits Bourgeois.

p. 407 :

« Cette éternelle jeunesse des vrais chef-d’oeuvre, exempts, j’oserais dire tous, d’enflure et d’efforts. »

p. 408 :

« Le premier des principes, c’est celui de la nécessité des sacrifices (…)  l’unité (…) ne s’obtient qu’en montrant seulement ce qui mérite d’être vu. »

p. 414 :

« Il y a deux choses que l’expérience doit apprendre : la première c’est qu’il faut beaucoup corriger; la deuxième c’est qu’il ne faut pas trop corriger. »

p. 429 :

« Le premier mérite d’un tableau est d’être une fête pour l’oeil. »

Fin du Journal (1822-1863) d’Eugène Delacroix. éd. La Palatine (Genève), 1943.

°°°

Eugène Delacroix : Journal – 251-359.

25 septembre 2015

p. 251 :

« Ce qui fait le charme principal des portraits, c’est la simplicité. »

p. 259 :

« L’artiste (…) rend claires (…) des sensations que les choses éveillent en nous. »

p. 270 :

« Titien (…) il vous touche (…) par sa simplicité et par l’absence d’affectation. »

« Ils veulent se donner un prétendu grandiose qui n’est que de l’enflure et dans laquelle les vraies qualités se noient ordinairement. »

p. 282 (A propos d’Ingres) :

« L’effort et la prétention sont partout; il ne s’y trouve pas une étincelle de naturel. »

p. 284 :

« Je déteste qu’on s’occupe longtemps de ces personnages épisodiques, tels que les « chiens » et les « enfants », qui n’intéressent jamais que leurs propriétaires ou ceux qui les ont mis au monde. »

p. 303 :

« Mon exactitude consisterait, au contraire, à n’indiquer fortement que les objets principaux, mais dans leurs rapports d’action nécessaire avec les personnages. »

p. 311 :

« … en un mot qui aiment le beau, c’est-à-dire la simplicité.

Il faut donc des tableaux à grands traits… »

p. 320 :

« Il ne faut dire que ce qui est à dire. »

p. 326 (A propos du Titien) :

« la parure, une vaine montre de sa facilité ou de son adresse ne l’occupent point : il méprise au contraire tout ce qui ne le conduit pas à une plus vive expression de sa pensée. »

p.327 :

« Il y a des gens qui ont naturellement du goût : mais chez ceux-là mêmes il s’augmente avec l’âge et s’épure. Le jeune homme est pour le bizarre, pour le forcé, pour l’ampoulé (…) Ce goût que j’entends est une lucidité de l’esprit qui sépare à l’instant ce qui est digne d’admiration de ce qui n’est que faux brillant. »

p. 331 :

« Adoration du faux technique dans les mauvaises écoles. »

p. 334 :

« On n’est jamais long quand on dit ce qu’on doit dire. »

p. 339 :

« Le poète sacrifie sans peine ou passe sous silence ce qui est secondaire. L’art du peintre est de ne porter l’attention que sur ce qui est nécessaire (…) »

« SACRIFICES. Ce qu’il faut sacrifier, grand art que ne connaissent pas les novices. Ils veulent tout montrer. »

« classiques (…) toutes ces qualités qui augmentent l’impression en amenant la simplicité. »

p. 344 :

« Trop grand asservissement au modèle chez les Français. »

p. 348 :

« Cette exécution qui fait oublier l’art et l’artiste. »

p. 351:

« Je me suis dit cent fois que la peinture, matériellement parlant, n’était qu’un pont jeté entre l’esprit du peintre et celui du spectateur. »

p. 353 :

« C’est l’esprit qui est tout. Ingres n’a rien d’homérique que la prétention. Rubens est un Homère en peignant l’esprit et en négligeant le vêtement, ou plutôt avec le vêtement de son époque.

p. 353 :

« Nil est in intellectu quod non fuerit prius in sensu »

p. 359 :

« La sentimentalité, pour Delacroix, est un grand défaut (…) On allonge tout, on poétise tout. On veut paraître ému, pénétré, et l’on croit à tort que ce dithyrambe perpétuel gagnera l’esprit du lecteur et lui donnera une grande idée de l’auteur et surtout de la bonté de son coeur. »

(A suivre…)

Eugène Delacroix – Journal – 201-250

25 septembre 2015

p. 202 :

« AUTORITES : La perte pour les grands talents et la presque totalité du talent pour les médiocres. Elles sont les lisières qui aident tout le monde à marcher, quand on entre dans la carrière, mais (…) les gens comme Ingres ne les quittent plus. Ils ne font pas un pas sans les invoquer. Ils sont comme des gens qui mangeraient de la bouillie toute leur vie »

p.203 :

« Rubens, est un exemple remarquable de l’abus des détails (…) ses accessoires sont trop faits. Son tableau ressemble à une assemblée où tout le monde parle à la fois. »

p. 204 :

« les choses inutiles éloignées »

p. 205 :

« Que manque-t-il à ces gens-là ? du goût, du tact, l’art de choisir dans tout ce qui leur vient et celui de savoir s’arrêter à propos. Il est probable qu’ils ne travaillent pas; leur suffirait-il de travailler pour acquérir ce qui leur manque ? Je ne le crois pas. »

p. 206 :

« Je n’ai commencé à faire quelque chose de passable (…) qu’au moment où j’avais assez oublié les petits détails pour ne me rappeler dans mes tableaux que le côté frappant et poétique : jusque là, j’étais poursuivi par l’amour de l’exactitude, que le plus grand nombre prend pour la vérité. »

p. 208 :

(A propos d’A. Dumas et de G. Sand) :

« Ils ne travaillent ni l’un ni l’autre, mais ce n’est pas par paresse. Ils ne peuvent pas travailler, c’est-à-dire élaguer, condenser, résumer, mettre de l’ordre. La nécessité d’écrire à tant la page est la funeste cause … »

p. 213 :

« L’auteur a pris la peine qu’il devait prendre pour écarter du chemin qu’il me fait parcourir ou de la perspective qu’il me montre tous les obstacles qui m’embarrassent ou qui m’offusquent. »

p. 214 :

« Une manière boursouflée et incorrecte leur paraît le comble du génie (…)

(l’inspiration :) la contenir dans de justes bornes. Au lieu de dominer leur sujet, ils ont été dominés par leur fougue ou par une certaine impuissance de châtier leurs idées. »

p. 217 :

« Ce qui vieillit aujourd’hui ses ouvrages et les place au-dessous (…) c’est précisément cet abus de la vérité dans les détails.

p. 220 :

« Rubens n’est pas simple parce qu’il n’est pas travaillé. »

p. 221 :

« Dans les Léonard surtout la touche ne se voit pas, le sentiment seul arrive à l’esprit. »

p. 225 :

« Elle court un peu après l’effet. »

p. 229 :

« … la bizarrerie des chants vien(nen)t en grande partie de cette recherche outrée. (…) Rossini, lui, a peint à grands traits quelques paysages…

p. 242 :

« La plus grande difficulté consiste donc à retourner dans le tableau à cet effacement des détails (…) car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en le posant sur la toile, c’est avoir couvert cette toile. »

p. 243 :

« Le grand artiste concentre l’intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots..; »

p. 244 :

« dans l’ouvrage d’un artiste médiocre, on sent qu’il n’a été maître de rien; il n’exerce aucune action sur un entassement de matériaux empruntés(…) Il ne peut qu’inventer timidement et que copier servilement; or, au lieu de faire comme l’imagination qui supprime les côtés repoussants, il leur donne rang égal et quelquefois supérieur par la servilité avec laquelle il copie. Tout est donc confusion et insipidité dans son ouvrage. »

p. 250 :

« Le factice saute aux yeux. »

(A suivre…)

Eugène Delacroix – Journal (1822-1863) – 1-200.

25 septembre 2015

(Ed. La Palatine (Genève), 1943.)

p. 13 :

« Ne fais que juste ce qu’il faudra. »

« Toujours réfléchir à tout, sottise extrême ! »

« Ainsi point de règles pour les grandes âmes : elles sont pour les gens qui n’ont que le talent qu’on acquiert. La preuve, c’est qu’on ne transmet pas cette faculté. »

p. 106 :

« les images prétendues poétiques à la moderne. »

« Les grandes et simples vérités n’ont pas besoin, pour s’énoncer et pour frapper les esprits, d’emprunter le style d’Hugo, qui n’a jamais approché de cent lieues de la vérité et de la simplicité. »

p. 114

« une intelligence de l’essentiel »

p.121 :

« la platitude à force d’enflure »

p. 144 :

« Je trouve en moi, à mesure que j’avance dans la vie, que la vérité est ce qu’il y a de plus beau et de plus rare. »

p.147 :

« Lui va au fait comme Homère… »

p. 148 :

« Il est impossible d’imaginer quelque chose qui soit au-dessus de cet Agamemnon. Quelle simplicité ! »

… »Le poète ne me fait voir son Hectore qu’avec les yeux de l’esprit, et ici je les vois avec ceux du corps »

p. 152 :

« cette heureuse facilité des grands maîtres »

p.165 :

« Les grandes écoles (…) ne sont que des académies où l’on enseignait des recettes. »

p. 169 :

« donner aux dernières touches la légèreté nécessaire ! »

p. 175 :

« … en dehors de toutes les contentions… »

pp.177-8 :

« O les génies inspirés dans tous les arts, qui tirent des choses seulement ce qu’il faut en montrer à l’esprit ! »

p. 178 :

« L’édifice achevé enferme l’imagination dans un cercle et lui défend d’aller au-delà. Peut-être que l’ébauche d’un ouvrage ne plaît tant que parce que chacun l’achève à son gré. »

p. 182 :

« Je voudrais (…) que l’artifice ne se sentît point. »

p. 183 :

« … ils ont consacré l’indépendance de l’artiste en face des traditions, en lui enseignant, avec le respect de ce qu’elles ont d’utile, le courage de préférer, avant tout, leur propre sentiment. »

p. 184 :

« … et ils cavalaient avec toute l’autorité que leur donnait l’engouement du moment contre tout ce qui tendait à sortir de l’ornière tracée

(…) porté par la sincérité de son génie à la recherche des expressions et des effets vrais, devient l’objet de la haine et de la persécution universelles.

(…) Cette indépendance de toute convention se retrouve fortement chez Poussin.

p. 186 :

« Tout ouvrage d’imagination auquel il manque des parties, doit agir davantage sur l’âme, à raison de ce que celle-ci y ajoute… »

p. 199 :

« Les hommes supérieurs sont naturellement novateurs (…) Leur impulsion la plus naturelle les jette à redresser, à tenter des routes nouvelles, pour sortir de cette platitude et de cette sottise… »

(A suivre…)

Senryû – 3/4/5/6/7

24 septembre 2015

°°°

CHAPITRE I : De Genroku à Meiji, une approche générale du senryû.

Yamazaki Sôkan (1462-1552) peut être tenu pour le fondateur du haïku, du senryû et du kyôka (waka comique). Un exemple des derniers est son « poème-de-mort » :

Si les gens demandent
où est passé Sôkan,
dites-leur qu’
« Il est parti régler quelque affaire
dans l’autre monde »

En tant que haïku, celui-ci est célèbre :

Posant ses mains au sol
la grenouille respectueusement
récite son poème

Et pour le maekuzuke – qui se développa en senryû – ce verset très souvent cité :

Je veux le tuer
Et je ne veux pas le tuer

« coiffé » de :

Attrapant le voleur
et le regardant :
mon propre fils !

Sôkan est l’auteur de l’Inutsukubashû (Collection du chien Tsukuba), compilé entre 1524 et 1539. Il contient des « tsukiku » (versets « coiffés ») et des hokkus classés par saison, amour, etc. La séparation entre haïku et waka d’une part, et senryû et kyôka de l’autre n’est pas encore définitive. (…) Dans l’histoire du waka, des poètes tels que Fujiwara Muneyuki et le moine Taikaku, formèrent le Mushin-ha, utilisant esprit et humour dans leurs versets. Le senryu, bien sûr, dérive de ce dernier, mais se divise de nouveau à la fin du XVIIIè siècle entre Vieux Senryu et Kyôku, qui sont de simples versets légers, sans poésie. Encore une fois le haïku provient du hokku, ou premier verset, mais le senryû des autres versets du renku, qui ne contiennent pas de mots de saison et peuvent avoir 17 (5/7/5) ou 14 (7/7) « syllabes ».

°°°

ENCART :

Les dix disciples de Bashô, par Buson.

La littérature japonaise semble s’être toujours divisée naturellement entre le lourd et le léger, le sérieux et le comique, et dans le cas du haïku aussi, quelques uns des disciples de Bashô, tels Kikaku et Shiko étaient à la fois professeurs de haïku et sélectionneurs de maekuzuke, d’où provient le senryû. Mais même les haïkus les plus sérieux et orthodoxes ont leur propre humour délicat et secret et Buson (prononcer « Bousson » en français – et en japonais itou -) ! a fait ressortir cela dans les visages des dix « Sages » de Bashô :
Ransetsu (1654-1701)
Kikaku (1661-1704)
Kyorai (1651-1704)
Josô (1662-1704)
Kyoroku (1656-1715)
Etsujin (1656?-1702)
Hokushi (1663?-1718)
Sampu (1647-1732)
Yaha (1663-1740)
Kakei (1647-1716).

°°°

Les Maekuzuke étaient très populaires dès le premier âge d’or de l’ère d’Edo, l’ère Genroku, mais étaient principalement compétitifs. (…) Quand les sélectionneurs donnaient les cinq premières « syllabes » et laissaient les compétiteurs ajouter les 7 et 5 autres, cela s’appelait « kamurizuke » ou « kasazuke » : « Mettre quelque chose sous la couronne ou sous le chapeau ». Après que le gouvernement eut banni les maekuzuke (1716-1735), ils redevinrent très populaires sous le deuxième âge d’or de l’ère d’Edo : les ères Hôreki et Meiwa (1751-1772).
Revenant à l’ère Genroku, beaucoup de poètes de haïku célèbres, tels Raizan, Gensui, Kikaku, Sono-jo furent également sélectionneurs de maekuzuke, qui devin(ren)t (mais pas avant la mort de Senryu) le senryu (fin du XVIIIè siècle). Même jusqu’à la fin du XIXè siècle on les appelait encore Maekuzuke ou Shindai Yanagidaru ou Fûzokushi ou Sunku ou Tanshi.

(Si tranquille)
Avec un mouchoir
elle s’appuie
au paravent de papier

Un de Bunryu :

Un réchauffe-pieds :
parents et enfants, huit en tout
ont chacun une jambe dessous

Les haïkus de Kikaku, particulièrement, sont à peine discernables des senryus qu’il choisit. Par exemple :

Même au jour de l’An
les doigts du vendeur de charbon
sont noirs

La manière est haïku, mais le sujet est senryû. « La voix est celle de Jacob, mais les mains sont celles d’Esaü ».

Maekuzuke de l’ère Genroku :

(parlant de la dangereuse traversée de la rivière Ôi pendant les pluies d’été :)

Nul n’est plus envieux ni avide
en passant au-dessus de
la rivière Ôi

Abandonnant sa débauche,
son apparence
souffre.

« Faites un profit
sur la prochaine vente », dit-elle
en chipotant sur le prix

Les volumes successifs des Yanagidaru étaient des sélections de maekuzuke dans le Manku-awase choisi par Senryu dans des réunions tenues quatorze fois par an, entre 1757 et sa mort, en 1789.

Dans le premier Yanagidaru, il y a des senryus très proches du haïku. Ex. :

Profitant de la fraîcheur du soir
une mère sort avec son enfant
badigeonné de poudre

Meilleurs que le premier Yanagidaru, les deux suivants.
Dans le deuxième Yanagidaru :

La nourrice, ingénieusement,
aide aux boules de neige
d’une seule main – quel exploit !

Du troisième :

Comme il s’en va :
« tu paieras pour ça ! »
: celui qui perdit.

A partir du quatrième volume, il se produit un lent mais certain déclin, parce que l’éditeur (Goryôken Arubeshi) essayait de plaire aux gens, plutôt que d’utiliser les versets les meilleurs possibles. Ce désir de flatter et d’amuser le lecteur augmenta au point qu’à la fin des séries, à l’ère Tempô, la plupart des senryûs ont dégénéré en kyôku, versets légers, dénués de poésie.

Du quatrième volume :

Entendant qu’elle est morte jeune,
exprimant ses condoléances
difficilement.

Dans Haikai Azuma Karage (publié en 1755, sélectionnés par K. Senryu) :

Dans notre monde,
certains implorent les Cieux pour les enfants,
d’autres les abandonnent.

En 1757 (ère Hôreki) le premier Senryu commença à publier « Maekuzuke Mankuawase » trois fois par mois, un pamphlet d’environ dix pages. En voici deux exemples :

Il réprimande sa femme
– elle apporta une dot –
à voix basse

Le docteur le tua
Mais ils le remercièrent
fort gracieusement

Senryu de l’ère Meiwa :

prenant les raisins
si délicatement
elle en demande le prix

Le marché aux fleurs :
une sauterelle chante
toute confuse

La ligne du nez du crapaud
continue
sur sa colonne vertébrale

Tandis qu’elle écoute au dehors,
le charbon de la pelle-à-feu
chauffe de plus en plus

Le vendeur d’insectes
en donne un muet :
« gratis ! »

En 1768 était déjà apparue une sexualité (excessive) qui fut un des causes de la détérioration du senryu, marqué par les publications de Suetsumuhana (à partir de 1776) et de Yanagi no Tsuyu, collections de versets érotiques. (Le censeur en interdit la traduction, et cela ne vaut pas la peine d’apprendre le japonais pour seulement les lire.)

Dans le cinquième volume :

Nous écoutons poliment
le shamisen,
mais quel bruit ça fait !

En dehors des Yanagidaru, d’autres collections de senryus, par exemple : Kokinmaekushu, « anthologie de maekuzuke anciens et modernes », publiés en 1796 et en 1801. Appelés plus tard : Yanagidaru Sui, Yanagidaru Daizen, Ruidahaifu-Yanagidaru et Senryu Daizen. Le nom de Kokinmaekushu et son introduction sont imités du Kokinwakashû et son introduction par Ki no Tsurayuki.

On y trouve :

Bien que je n’aie pas semé
de potiron
parmi les volubilis…

Dans le quinzième Yanagidaru (vers 1780), la division en 5-7-5 est négligée. Exemple :

Takatoki est excité
et demande :
« Êtes vous venu(e)(s) danser ? »

Hôjô Takatoki, neuvième régent du Kamakura Bafuku, négligeait la politique et avait un très fort penchant pour la dengaku, une danse ancienne, et pour les combats de chiens…

Karai Senryu décéda en 1790, après avoir complété vingt-quatre volumes de Yanagidaru. Son fils aîné devint le deuxième Senryu, et sélectionna les volumes 30 à 34, puis 40 à 60 avec d’autres sélectionneurs.
Les volumes 62 et 63 furent sélectionnés par le troisième Senryu, plus jeune frère du deuxième Senryu. Semmaru (à l’origine du kyôku) devint le quatrième Senryu.
Les Yanagidaru devinrent de moins en moins poétiques sous Tatsukuri (5è Senryu) qui sélectionna des kyôku plutôt que des senryu, et le 6è Senryu, le dernier, sélectionna les volumes 114 à 167.

L’autre femme
n’est pas aussi folle du mari
que sa femme n’en est jalouse

Quand je souffle la chandelle
mon ombre
me revient

°°°

Senryûs : l’hiver – 125-6-7-8

24 septembre 2015

°°°

Chapitre XXIX : L’hiver.

Il y a un homme
qui boit son kimono rembourré
et revêt du saké

: Il a mis son kimono en gage et boit l’argent qu’il en a retiré.

« Retirez d’abord
vos habits pleins de vermine ! »
dit l’entremetteur

Après avoir tiré sur sa barbe,
le gardien de nuit
cherche les poux

Ils affluent
à Edo
pour se rassasier

: De pauvres fermiers des régions froides, où il n’y avait pas de travail pendant les mois d’hiver – les champs étant couverts de neige – venaient travailler à Edo. C’étaient de gros travailleurs et de gros mangeurs.

Epiant,
le vendeur de nouilles, la nuit,
crie trois fois

: Pensant que les gens de la maison étaient encore debout, le vendeur qui marchait en tirant son étal, criait : « Holà, nouilles de blé noir ! ».

Pas étonnant qu’il somnole,
l’admiration des érables
est un conte de fées

: Les hommes allaient au quartier Yoshiwara en automne et au début de l’hiver, disant qu’ils allaient admirer les érables.

Il n’y avait pas d’autre stratagème,
alors, encore une fois :
« Admirer les érables »

Au jour de gala du garçon
c’est propre,
même sous son nez

: Les gens célébraient les trois ans et les sept ans d’une fillette et les trois ans et cinq ans d’un garçon le quinze novembre. Ils les habillaient et les emmenaient dans un sanctuaire pour prier pour leur bonne fortune.

Le quinze,
le faisant saluer
aussi souvent qu’un singe de foire

Le seize également :
« Laissez-moi mettre le kimono !,
laissez-moi mettre le kimono ! »

Il dit souvent
à son domestique
de ne pas porter le manteau court

: Le « hanten », un manteau court, qui n’a pas l’air très chic. L’homme sentait que si son domestique portait un « hanten », lui aussi aurait l’air peu distingué.

A cause du dégel,
il la tint par la main :
quelque chose qu’on ne devrait pas voir !

: La route était si boueuse qu’elle fut forcée de tenir la main de l’homme. Mais si on la voyait faire cela…

Il pourchasse la mariée
tenant le poireau
avec ses baguettes

: Dans les temps reculés, les gens, particulièrement les femmes, évitaient les poireaux, parce qu’ils donnaient mauvaise haleine. Au banquet de noces, un homme ivre essaie de faire manger des poireaux à la mariée. C’est une scène vulgaire, mais inoubliable, et donc poétique.
« Regardez, regardez, elle va manger
des poireaux ! »
quel tumulte !

: Une femme, à Yoshiwara, allait manger des poireaux. Voyant cela, les autres femmes firent grand bruit.

Le marié
mange les poireaux
pour éviter que les gens ne blaguent

: S’il ne les mange pas, pour l’amour de son épouse, les gens vont se moquer de lui !
« Ne voudriez-vous pas mourir ? »,
sort-il
ce soir de neige

: Les gens s’empoisonnaient souvent et mouraient de manger le poisson-globe. Mais les Edoïtes aimaient les manger, appréciant l’excitation, ainsi que le goût du poisson. Remarquable brièveté poétique qui omet le mot « poisson-globe ».

« Je parie que c’est un poisson-globe ! »
le docteur-charlatan se lève
dans la nuit enneigée

Fou qui a mangé
et fou qui ne mange pas
la soupe de poisson-globe

La jeune fille avec une dot
vient à la messe bouddhiste souvent
mais en vain

: Du vingt-deux au vingt-huit novembre quelques sectes célèbrent la messe bouddhiste pour les morts… Certaines en profitaient pour y rencontrer de potentiels futurs époux. Au Japon, une jeune fille avec une dot conséquente était normalement assez laide.

Le Bouddha
ne pouvait pas sauver
la jeune fille trop grêlée

Remarquée à la Messe Bouddhiste
pendant quatre ou cinq ans :
comme ses chances sont minces !

Observant de près
la jeune fille avec une dot
elle avait un nez, mais…

: Les Japonais admirent un nez proéminent (relevé), mais beaucoup de jeunes filles riches semblaient ne pas en avoir.

Jusqu’à ce que le prix en soit fixé,
il retire les barbes
du navet

On lui fait l’amour ;
la servante
met un radis * dans sa bouche

: pour cacher sa timidité. Le « daikon » = radis blanc, radis d’hiver, radis chinois…

Quand la barrière
joue de la flûte
les feuilles dansent

: Le vent dans les bambous est froid, et les feuilles qui dansent sont mortes.

Décembre :
il réprimande quelqu’un
en comptant les jours

: Le tenancier du magasin vitupère : quel jour penses-tu qu’on soit ? C’est le douze, et il n’y a plus que dix-huit jours ! (Il y a tant à faire, en décembre : payer toutes les dettes, nettoyer la maison, préparer toutes sortes de nourritures.)

Décembre –
nous avons trop de pitié pour autrui
pour rire de bon coeur

Si la première neige
tombe en abondance
elle devient vulgaire

: Se rappeler à ce propos le verset de Bashô :

Première neige –
juste assez pour faire pencher
les feuilles des jonquilles

La blessure
qui fit de lui « un homme »
connaît aussi la neige

: Cette blessure, comme toute autre, devient douloureuse quand le temps se refroidit soudain.

« Vas-tu t’arrêter chez toi
en ce jour de neige ? »
le moquent-ils

: Ses amis veulent l’emmener au Yoshiwara. Il semble qu’il y ait un lien bizarre entre faire l’amour et la neige. Les Japonais de l’époque d’Edo pensaient que c’était un plaisir particulier de boire avec une courtisane tout en regardant un paysage enneigé. (Voir plus haut, p. 18)

Mangeant du « médicament »,
il utilise le couteau
d’un air sombre

: Les gens d’Edo ne mangeaient jamais de viande, mais en hiver, quelques uns en mangeaient, l’appelant « médicament ». Ils pensaient que la venaison et la viande d’ours sauvage rendaient forts les gens faibles. « Sabishiku » (solitairement) signifie qu’il se sentait mal à l’aise, ne maniant pas le couteau adroitement. (Voir plus haut, p.12)

Comme il fait froid !
Un aveugle
trouve un trou dans le panneau

: L’aveugle trouve rapidement le trou par lequel le vent froid souffle.

S’il n’avait pas les clochettes,
on aurait dit qu’un voleur des rues
l’avait dépouillé !

: Au milieu de l’hiver, à minuit, certains parcouraient sanctuaires et temples. Cet homme, en vêtement léger d’été a l’air d’avoir été dépouillé de ses vêtements de dessus. Les clochettes qu’il porte cependant montrent que c’est un exercice religieux.

Récitant des prières en hiver
il aide à ouvrir les portes
de l’extérieur

: Pour donner au prêtre quelque argent ou un peu de riz, il faut ouvrir la porte. Mais elle résiste par ce grand froid. Le prêtre s’y met aussi, de l’extérieur. On dirait que le Bouddha lui-même manque de forces pour que les portes s’ouvrent.

Il retourna à Kaga,
fatigué de regarder
son propre visage

: Les polisseurs de miroirs venaient principalement de Kaga (maintenant dans la Préfecture d’Ishikawa) à Edo, pour polir les miroirs (en métal) en décembre, pour la nouvelle année.

Pour oublier l’année passée ;
seuls les visages de ceux
qui n’ont rien à oublier

: A la fin de l’année, on se rassemblait pour oublier, soi-disant, tous les troubles et tristesses de l’année précédente, afin de saluer l’an Neuf d’un esprit joyeux.

« Oh, juste comme ce que tu as dit
la fois d’avant ! » :
présentation des gâteaux de riz

: Un garçon, à un voisin, puis à un autre, sa mère lui ayant dit de réciter le même compliment.

Le dernier jour de l’an
il ne jouera pas au go
par sens du devoir

La concubine joue du shamisen
sans trouble dans son coeur –
le dernier jour de l’An

Dernier jour de l’An :
grondé
pour avoir apporté un bébé dans la maison

« S’il vous plaît ! vous voyez bien ! »
dit le convalescent
au percepteur

: Comme vous voyez, j’ai été malade. Seriez-vous assez aimable d’attendre que j’aille mieux ? » Même l’argent tout puissant doit se soumettre à la mort ou à la maladie.

La veuve soudainement
fit entrer le percepteur
en le prenant par la main

: « Mon mari vient de mourir… Si vous ne me croyez pas, entrez pour constater par vous-même ! Je ne sais pas quoi faire ! Entrez donc lui offrir une prière ! » Le percepteur se retrouve dans la situation de donner plutôt que de prendre !

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Senryû – 2 senryûistes de l’ère Meiji – 130/1/2/3/4.

23 septembre 2015

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Chapitre XXX : Deux senryûistes de l’ère Meiji :

Inoue Kenkabô et Sakai Kuraki furent les deux senryûistes qui revitalisèrent le vieux senryû, dénonçant le kyôku comme manquant de poésie, et déclarant que le senryû doit avoir, en plus de son élément poétique, de la pénétration psychologique, de l’esprit et de la légèreté.

Inoue Kenkabô (1870-1934), un des rénovateurs principaux du senryû à la fin de l’ère Meiji, souhaita, dès le début, faire disparaître le kyôku, verset léger, et revenir au senryû. Ses propres versets traiter de vie et de mort, de pauvreté et de famine, d’hypocrisie et d’ambition. Les caractères extrêmes de l’homme sont les perspectives de Kenkabô. Son motto était : « Debellare superbos, parcere subjectis» (« Dompter les superbes, épargner ceux qui se soumettent » : Virgile, l’Enéide.) Nous voyons ce plaisir malicieux dans ce :

Le coup de tonnerre ;
il tombe sur la maison
la plus haute

Il a une médiocre opinion de l’humanité en général, voyant non seulement les mouches mais aussi les hommes dans leurs situations les plus défavorables

Le sadisme des hommes :
tuant les mouches
quand elles copulent

Sans qu’on lui demande,
le ciel tourne petit à petit
à l’été

Essayant d’être
non un dieu,
mais un être humain

Nous arrêtant de boire
nous connaissons le vrai goût
du vin

Du supérieur
s’approche un autre supérieur
qui le réprimande

Frappé sur sa tête rasée par un sceptre
il est éveillé
au fait que ça fait mal

: « Nyoi » : sceptre d’un maître zen.

Cette dame de la Haute Société –
n’a absolument rien
d’un être humain

: Elle est si raffinée et maniérée qu’il n’y a plus de vérité, d’humour, de tendresse ni de bon sentiment en elle.

Une vie de pénitence
jusqu’à ce qu’ils atteignent
le nirvana

Venant se noyer –
l’affreuse couleur
de l’eau

Etirant les bras
et soutenant
les cieux qui tombent

Chiens en bons termes –
donnez-leur à manger :
immédiatement ils se disputeront

: La paix est simplement la guerre en suspens.

Cinquante ans ensemble,
et toujours la même différence
de trois ans

Son visage, mort :
enfin, il a l’air
d’un être humain

Pour faire face au mur
je m’assieds en face des livres
de ma bibliothèque

: Daruma resta neuf ans devant un mur pour atteindre l’Eveil. Le poète regarde ses livres – pour trouver l’inspiration ?

Heureusement, les gens meurent
de façon à ce que les moines
ne meurent pas

Le vieux
qui ne veut pas mourir
écrase la mouche

De nos jours, seulement,
ordures, saletés, cochonneries :
la rivière Sumida !

Etant dévisagé
dévisageant de retour –
c’est tout

Aussi contrit
que tu puisses être,
la coupe est cassée

Les mouches
sont exclues
de la moralité humaine

La première bonite :
bonne pour le haïku
et pour le sashimi

: Ce verset se réfère évidemment au célèbre haïku de Sôdô :

Pour l’oeil, les feuilles vertes ;
le coucou des montagnes ;
la première bonite

Compassion et devoir –
avec ceux-ci
de moins en moins d’argent

Si nous regardons les poupées sur l’estrade,
les hommes, même là,
ont la place du dessus

: Au Festival des Poupées, les poupées représentant les groupes sociaux sont arrangées par ordre ascendant. Même là les poupées mâles ont les meilleures places

Le jour où il se marie,
l’assommeur de chevaux
se rase

Faisant amis avec pinceau et encre
ne faisant pas amis
avec l’argent

Aucune
des poupées
n’a un visage endormi

Vus par les oiseaux,
les êtres humains
rampent dans la poussière

Que nous riions
que nous pleurions :
un seul et unique visage

Apparemment fatigué de ça :
pas une âme
dans la salle de zazen

: Le senryû déteste le zen autant qu’il hait la poésie, et pour la même raison : leur transcendantalisme. Et après tout, pense le senryûiste, zazen est comme un médicament : ce n’est pas chose naturelle, humaine, plaisante. Chacun est heureux d’arrêter et de sortir de la salle de torture, un moment.

Pensant que tous les gens
sont des êtres humains,
nous nous mettons en colère

L’éphémère naît
juste pour avoir un aperçu
du monde

Quand il prête
ou quand il ne prête pas
on le traite comme un ogre

Faisant des commentaires sur
« La vieille mare »
dont Bashô ignorait tout.

Le plus célèbre de tous les haïkus :

La vieille mare –
une grenouille plonge
: bruit de l’eau

a été surchargé de profondeurs métaphysiques, mystiques, au point que Bashô serait très surpris s’il pouvait les lire. C’est vrai également de beaucoup d’autres oeuvres du passé. Le lecteur se sent libre de dire ce qui lui plaît, parce que le pauvre auteur est mort. On peut en dire autant des explications et commentaires du senryû de Kenkabô donné ici.

Le temple Honganji
dans le hall doré
des excréments éparpillés

: Les pigeons chient sur les endroits sacrés avec cette indifférence que l’on nomme à juste titre sublime.

Jusqu’à la mort
il s’attache à vous
le trou du nombril

Urinant,
puis il revêt
son costume

: Le senryû ne vous laissera rien oublier, particulièrement des choses que la sentimentalité, la « poésie », le snobisme, l’amour-de-soi choisissent de ne pas se remémorer. L’homme, resplendissant dans ses habits d’apparat, est le même qui se tint dans cette attitude disgracieuse, pissant aux toilettes.

S’il y a une marge
dans notre vie,
nous y écrivons de la poésie

: Poésie, littérature, senryû même nécessitent du loisir pour être produits.

Le millet de Mandchourie *
est inutilement élevé
pour cacher les amants

: dix ou douze pieds de haut. Il y a un jeu de mots sur le « kaoliang », le premier caractère signifiant « haut », la partie haute du deuxième « shinobu » = « se cacher », et sa partie basse = « arbre ».

Sa beauté !
un sourire –
et il y a une ceinture pour elle !

Le vendeur de petits ballons
n’en donne pas
à son propre enfant

De manière à ne pas montrer
les toilettes publiques,
un nuage de fleurs de cerisiers

: Ceci nous rappelle le verset de Bashô :

« Un nuage de fleurs de cerisiers
La cloche vient-elle d’Ueno
ou d’Asakusa ? »

Pour l’oeil du crabe,
tous les humains
rampent de travers

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Senryû – Intro (extraits) – 1/2/3

23 septembre 2015

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INTRODUCTION (extraits :)

Une excellente manière de comprendre les caractéristiques fondamentales d’une nation serait d’étudier ses mots intraduisibles. Danqs le cas du Japon, peut-être le plus important de ces mots serait « shibui » (un autre étant « iki »).
« Shibui » est un adjectif qui indique une douce répression de l’émotion esthétique, de sorte que nous nous satisfaisions de couleurs pas trop criardes, de petites choses plutôt que d’imposantes, d’une énergie plus latente que dynamique, de litote, pas d’hyperbole. C’est peut-être une application japonaise des enseignements du taoïsme dans leur vie quotidienne. Et cette mise en place de tous les principes en pratique, ou plutôt de ne jamais séparer les principes et la pratique, de ne jamais philosopher, de ne jamais abstraire, est l’essence de la manière de vivre japonaise.

Nous pouvons dire que les Japonais n’ont pas une « vision de la nature », parce qu’ils font corps avec elle. Il n’y a pas de mysticisme, pas de réunion avec la nature. La relation à la nature ne peut pas être celle d’un élève et d’un maître.

Les Japonais ne souhaitent pas « dominer » la nature ; ils ne font pas de division entre ce qui est bien et ce qui est beau.

Un véritable artiste est un homme bon, parce que les mots « bon » et « vrai » ont des significations qui coïncident ou presque.

Une chose qu’un Japonais ne peut pas, c’est être suffisant. 
Dans la mesure où les Japonais pensent, ils le font concrètement, intuitivement, physiquement, mais ce n’est pas la même chose que le sens pratique des Britanniques.

Quant à moi, je pense que la chose fondamentale du caractère japonais se trouve dans une combinaison particulière de poésie et d’humour.
(En utilisant les deux mots dans un sens large et profond, mais spécifique) « Poésie » signifie la capacité de voir, de savoir par intuition ce qui est intéressant, ce qui est réellement valable dans les choses et les personnes, plus exactement, c’est la création de l’intérêt , de la valeur. « Humour » signifie un pathos joyeux, non-sentimental, qui surgit du paradoxe inhérent à la nature des choses.
Poésie et humour sont donc très proches ; on peut dire dire qu’ils sont deux aspects différents de la même chose. La poésie est « satori » ; c’est voir toutes les choses comme bonnes. L’humour c’est rire de tout ; en parler bouddhiste, c’est voir que « toutes les choses sont vides dans leur nature profonde », et se réjouir de cette vérité.

(WABI = pauvreté voulue
SABI = solitude)

Le sens de l’humour est chose trop inconsciente, trop inintellectuelle pour être revendiquée intellectuellement.

La Beauté fait partie de quelque chose de beaucoup plus grand que nous pouvons appeler la signification. La signification comprend la laideur, ou transcende à la fois beauté et laideur. Ce fut la grande découverte ou plutôt peut-être la grande invention de Bashô. (…) C’est lui qui a créé l’âme du Japon. En lui ce « monde monstrueux, mort, non rentable » fut enseigné que la poésie n’est pas intellection, ni moralité, ni beauté, ni émotion. Dans son verset le plus célèbre (: celui de la vieille mare et du saut de la grenouille) il n’y a pas de vrai ou de faux, de bien ou de mal, de laideur ou de beauté, de plaisir ou de douleur. Furuike y’a kawazu tobikomu mizu no oto. Il y a juste de la poésie, ou plutôt il n’y a que le son de l’eau. (…)
Il est important de noter qu’il y a ici de l’humour. La grenouille est une créature comique. Nous voyons combien il est essentiel que l’humour remplisse sa double tache : premièrement destructrice, en supprimant toute traces de sentimentalité, d’hypocrisie et d’illusion ; et deuxièmement en nous faisant nous réjouir des choses.

Une Histoire de l’Humour et de la Littérature Japonaise est presque une histoire de la littérature japonaise elle-même.

Non seulement il y a dans le « Kojiki » et dans le « Fudoki » une grande quantité d’humour cru et scatologique, mais dans le « Manyôshû » on peut trouver maints versets inclus en tant que poésie parce qu’ils étaient comiques. Même dans le Genjimonogatari ( Le Dit du Genji ) dont la romance et le sentiment sont l’antithèse de la poésie et du vrai rire, nous trouvons à la fin de « Suetsumuhana » un récit de Genji faisant la peinture d’une femme avec un nez rouge, puis peignant son propre nez en rouge pour plaire à la Princesse. Le « Makura no Sôshi » est plein d’esprit, le « Konjakumonogatari » a beaucoup de contes drôlatiques. (…) Le « Tsurezuregusa » est cynique et sophistiqué, et, avec les « kyôgen » du XVè siècle, mène vers le « Kokkeibon » et le « Sharebon » (Contes comiques) du XVIIIè siècle. Il est important de noter que l’élément humoristique sous-tend presque toujours le haïku. Il est quelquefois trop proéminent, comme chez Kikaku et Taigi. Quelquefois il est très fort mais nécessaire pour contrer l’élément hyper tragique, comme dans les haïkus d’Issa. Mais c’est dans le senryû que le génie humoristique des Japonais se montre. Ce que le senryû aime plus que tout au monde est la vérité. Rien n’est sacré sauf cela, et il faut que ce soit toute la vérité. (…)
Le senryû veille à cette autre moitié, à tout ce qu’omet le haïku. De ceci vient la parodie, le déboulonnage du senryû.

Les Japonais ressentent avec exactitude qu’on peut mieux atteindre la vérité avec une attitude de gentillesse et de politesse ; que nous devons nous approcher le plus possible des choses, mais cependant en gardant une certaine distance. Un autre point est la question de la pureté ou de la propreté, ce qui semble, à première vue, ne pas avoir un grand lien avec la poésie ou l’humour.

Poésie et humour demandent tous deux une délicatesse, une sensibilité, une finesse de distinction en relation profonde avec la différence entre saleté et propreté.

L’univers est-il chose politique, mystique, passionnée, sadique, spirituelle, pratique ? Pour moi il tient dans le sens le plus élevé et profond du mot poético-humoristique.

Le senryû a une relation indirecte mais profonde avec le bouddhisme (japonais) et avec le zen. L’esprit comique japonais a, par le bouddhisme, été tempéré, adouci, sans devenir sentimental. Exprimant ceci dans la direction opposée, le même esprit qui produisit le senryû modifia le bouddhisme sino-hindou qui parvint jusqu’au Japon, et le rendit spirituel sans cynisme, comique sans blasphème ou impiété.
La relation entre le senryû et le zen est plus obscure et encore plus importante. L’humour, qui est indissolublement associé au satori (éveil), aux écrits et aux peintures zen, fut indubitablement un grand facteur de maturation du senryû, mais la faculté de voir les implications vastes et cosmiques d’un lapsus, d’un pet réprimé, d’un faux sourire, d’une tête chauve, fut tout aussi vitale.

La philosophie zen est une philosophie de contradiction et de paradoxe, ce qui s’accorde bien avec l’esprit comique, mais il y a aussi dans le senryû un certain moelleux, une inclusion totale, une volonté de non-rejet, un non-choisir, un équilibre entre force et délicatesse de sentiments, un aller aux extrêmes tout en préservant la modération, et la suavité de l’expression, qui appartiennent tous au zen. (…) Dans les vieux senryûs, spécialement ceux écrits entre 1765 et 1790 – Le premier « Yanagidaru » (= « Tonneau de saule » – lire à ce propos J. Cholley, in Haiku érotiques, ed. P. Picquier, 1996, p.22) fut publié en 1765 ; le premier Senryû mourut en 1790 – par des coiffeurs et des libraires, des érudits et des samouraïs inconnus, sélectionnés par le premier Senryû, nous sentons quelque chose de perçant et d’aimable, de nouveau et d’ancien, d’aigre et de doux. Ils ont, jusqu’à un certain degré « le goût du zen ».

Les Japonais contemporains ont une drôle et intéressante habitude de déclarer qu’ils manquent eux-mêmes d’un sens de l’humour. Cette humilité spirituelle est aussi nécessaire à l’humour véritable que la pauvreté matérielle ou plutôt que l’absence de fortune. Le Japon a toujours été et sera toujours (je l’espère) un pays pauvre. Dans les deux sens : «Bénis soient les pauvres… ».

C’est l’humour, plus encore que la poésie, qui nous permet d’atteindre et de maintenir cette « triste lucidité de l’âme » qui est également joyeuse, parce que la lumière est joie.

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La vie… senryû : Blyth – : Sakai Kuraki – 134-5-6)

19 septembre 2015

Sakai Kuraki, l’autre grand réformateur du senryû à l’ère Meiji naquit en 1869 à Yokohama. Il apprit à écrire jeune des senryûs et certains furent sélectionnés par le neuvième Senryû. Il en vint à croire que les habitants d’Edo étaient les vrais Japonais et que leur poésie représentative était le senryû. Il fut infatigable à presser pour un retour aux vieux idéaux du senryû. Il mourut pendant la guerre.
Il évoque les trois qualités du Vieux Senryû : Ugachi, okashimi et karumi, qui, maintint-il, sont nécessaires pour le senryû moderne.
 Ugachi est une manière de regarder l’incident particulier et concret de manière à ce que quelque principe général et abstrait y devient implicite.
 Exemple d’ »ugachi » donné par Kuraki :

Il n’est pas assez populaire
avec les autres femmes
pour faire que la sienne se tracasse

Okashimi est ce qui titille le sens de l’humour :

Prêtant son seul parapluie
il reste à la maison
à bougonner

Karumi, la légèreté, signifie que le contenu du verset n’est pas obscur ni confus ; et que la forme est bonne, de manière à ce que le senryû se lise facilement. Exemple donné par Kuraki:

Le vieillard
a toujours l’esprit pour aller
au nord plutôt qu’à l’ouest

: A l’ouest est le paradis d’Amida, au nord est le Yoshiwara.

Exemples de senryûs de Karuki :

« Arrachons-les toutes »
dit le dentiste
nonchalamment

Les futuristes
ont l’air d’avoir tiré leurs idées
de miroirs bon marché

Un toit de tôle ondulée
n’est pas ce qu’il faut
pour entendre tomber la pluie de printemps

Senryûs que Karuki, en tant que sélectionneur, retint (ère Meiji) :

Le philosophe :
les cieux savent, la terre sait,
je ne sais pas
(: Ittôsai)

Le grand frère
fait grand cas
d’autres jeunes soeurs
(: Genkaibô)

La servante
fait les coussins petits,
proportionnellement
(: Shûji)

Riant
à leur première rencontre :
les débuts de l’amour
(: Azembô)

Les suppléments du journal
il les vend
comme s’il les avait faits lui-même

Dans la chaise du dentiste
il répond :
« Ah -, Ah -, Ah – »
(: Bunshô)

Disant amen
puis
lorgnant alentour
(: Monoyo)

Perdant
un parapluie emprunté
sur le chemin du retour
(: Shûji)

Méprisant les êtres humains
le prêtre expose
la grande Loi Bouddhiste
(: Kanehiko)

Epilogue :

Les senryûs sont toute la vérité vue par les coiffeurs, les prêtres, les parasites, les marchands japonais des XVIIIè, XIXè, XXè siècles.

 Les senryûs modernes manquent de la rudesse et du cynisme, ont la même résignation face à la volonté insondable des dieux qui caractérise le senryû ancien. Les Japonais pensent toujours qu’il est préférable d’avoir doucement tort à avoir violemment raison.

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FIN de Japanese life and character in senryu, de R-H. Blyth, Hokuseido Press, 1960.