Senryû – L’ère Anei – 19/23)

CHAPITRE V : L’ERE ANEI (1772-1780)

C’est la période de la plus grande popularité du senryû. On publia les volumes 7 à 15 des Yanagidaru. Buson, mort en 1783, très connu comme peintre de haïgas principalement, de sketches-haïkus dans lesquels son humour ressort beaucoup plus que dans ses haïkus. La même année mourut Yayu, poète versatile de haïkus (dans la lignée de Kikaku), chez qui légèreté et esprit prédominèrent. Le senryû critique toutes sortes de snobismes : intellectuel, pédagogique, artistique, etc. Il n’est cependant pas vraiment destructeur ni anarchiste.

Averse violente :
l’enfant qui pleurait
soudain se tait

Quand un homme
a du bon sens,
les femmes l’évitent

: Quand un homme n’est pas infatué d’elles, quand il voit dans leur « jeu », les femmes l’admirent secrètement, mais l’évitent.

Le mille-pattes vert
a des cornes –
mais pourquoi ?

La nounou
dit à l’enfant :
« Prends-le et dis merci ! »

Elle s’enfuit
de devant l’homme
qu’elle aime

Le son du shamisen
n’est pas aussi fréquent
que le nombre d’élèves le voudrait !

Il lui trousse un compliment
mais la servante
le prend au sérieux

La lune se couche
les corbeaux croassent
la femme est furieuse

: L’homme ne rentre pas le soir à la maison ; il est probablement allé voir une courtisane. Ceci est une parodie de la strophe de Chang Chi, dans le « Tôshisen » :
« Demeurant une nuit chez Feng Ch’iao,
la lune se couche,
les corbeaux croassent,
la gelée emplit le ciel »

Kenkabô a écrit une autre parodie du poème de Chang Chi :

La lune se couche,
les corbeaux croassent,
il livre le lait

Le masseur aveugle
aime l’enfant –
qui a d’autant plus peur de lui !

« Si je ne vous plais pas,
dîtes-moi, s’il vous plaît, que je ne vous plais pas ! » –
comme c’est déplaisant !

: autre traduction :

Avoir à convenir
que je ne vous plais pas
est également déplaisant

A la présentation des lutteurs dans l’arène,
on ne voit nul signe
de défaite !

: Ce senryû nous rappelle le haïkaï de Bashô :

« rien ne suggère
dans la voix de la cigale
qu’elle va bientôt mourir »

« Pensant toujours à vous » ;
et tout un tas de choses touchantes –
et puis quelque chose à propos d’argent

: Il s’agit de la lettre d’une courtisane. On trouve beaucoup de variantes sur ce sujet. Par exemple :

Le père dit :
« Comment vont vos rhumatismes ? »
et « Pouvez-vous prêter votre scie ? »

L’homme éméché
on l’utilise comme marche-pied
pour casser une branche en fleurs

Collines de fleurs de cerisiers;
la musicienne aveugle
chante en direction d’un pin

La couche à peine quittée
est gonflée
« comme s’il était encore présent »

: Ceci rappelle une expression des Analectes (de Confucius) : « Il sacrifia aux esprits des morts, comme s’ils étaient présents. »

Tenant toujours la branche fleurie
l’ivrogne tombé
est homme de goût !

Pas la moindre intention de la toucher
mais elle s’enfuit –
comme c’est odieux !

« Après que vous serez mort,
vos peintures vaudront cher ! »
dit-il cruellement

Au moment qu’on la félicitait
la troisième corde du shamisen
se cassa

: la troisième corde du shamisen est la plus fine.

Se levant pour aller aux toilettes
elle grommelle
contre les joueurs de go

: Le mari et un autre homme jouent au go tard dans la nuit. A trois ou quatre heures du matin, la femme se lève et les trouve encore attablés.

Les fleurs de cerisiers qui s’épanouissent,
la lune qui brille
sont l’agonie de la femme

: C’est aussi l’excuse donnée par le mari pour sortir (s’amuser avec d’autres femmes).

La nounou arrive
et fait vomir à l’enfant
les crottes du rat

Ne prêtant pas d’argent
mais disant quelque chose
qui ressemble à des conseils

Souffrant de démangeaisons
quel plaisir c’est
de se peler la main !

« Né sous une mauvaise étoile ! »
dit-il, et il joue
avec l’enfant abandonné

Le beau-fils
toute la journée
son nez coule

Il devine son âge
et lui donne
deux ou trois ans de moins !

Le cerf-volant bon marché
vole seulement
si l’on court en même temps

Il lit Les Analectes
allongé
Quelle chaleur !

: Il lit Les Analectes dans une posture hautement inconvenante ! Il devrait être assis, droit et raide !

Pour faire lever le paresseux
nous disons
« Il est déjà midi ! »

Aux oreilles
fatiguées d’attendre,
seul le coassement des grenouilles

Rentrant au matin :
« Maintenant, c’est leur tour ! »
se disent les voisins

: Ils anticipent joyeusement la querelle matrimoniale qui va s’ensuivre.
– Jean Cholley, in Haiku érotiques, éd. P. Picquier, 1996 p.166, propose ces deux versions assez similaires :
« Retour au matin,
« et voilà que ça recommence »
rient les voisins »

« Retour au matin,
que c’est amusant quand on
l’écoute en voisins »

L’apprenti
qui a fait un cauchemar,
on lui donne des coups de pieds

: pour avoir réveillé les autres.

Beaucoup de temps !
plusieurs regardent une cigale
sortir de sa mue

Profitant du frais du soir –
on ne peut rien y faire :
on salue les voisins

« Je ne vous ferai pas de mal »
dit courageusement le chirurgien
en sortant une aiguille

Onctueuses et doucereuses,
les condoléances tant répétées
du prêtre

°°°

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