Senryû – La philosophie du – 107/113)

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Chapitre XXV : La philosophie du senryû.

On utilise ici le mot philosophie dans le 2ème ou 3ème sens du mot en anglais : « métaphysique », une conception de la vie, et la résignation. Mais beaucoup d’entre eux, particulièrement les modernes, se rapprochent du troisième. On n’obtient d’eux aucun principe de conduite ou d’espoir pour le futur, mais nous réalisons le nombre d’êtres humains qu’il y a, qu’il y a eu et qu’il y aura, partageant notre solitude (impartageable). Pour renverser les paroles de Terence : « Ce que j’ai ressenti, tous les hommes le peuvent. » Cette réalisation de notre humanité commune est notre seule consolation.

Ils meurent
comme s’ils avaient gagné
un prix à la loterie
(: Kazuki)

Les gens meurent l’un après l’autre de manière très irrégulière et fortuite, comme si… Ce « comme si » est le but de la satire, parce que ce n’est pas vraiment « comme si », mais « c’est ainsi » !

Nuit d’orage :
chaque chose dans la pièce
a sa propre ombre
(: Toyoki)

Dans un tel moment, nous voyons profondément dans la nature-sans-nature de l’univers.

Les enfants sont endormis ;
les baies raclent
le toit
(: Meiji)

Sous les pluies d’été
un homme sans croyance
marche, trempé
(: Ichinin)

Détestant cet éditorial
au ton grossier,
je bois de l’eau chaude
(: Seiji)

: C’est l’image d’un vieil homme lisant le journal du matin. Son goût moral et son goût de boisson sont bons.

Chagrin sans fond –
une sandale s’en vient
flottant
(: Gikô)

Comparez avec deux haïkaï de Buson :

« La rivière en hiver :
s’en viennent flottant
des fleurs offertes au Bouddha »

et :

« Dans la rivière hivernale
arraché et jeté :
un navet rouge »

J’aimerais qu’ils rient
à l’étrangeté
d’être vivant
(: Jiichirô)

Une balle roula jusqu’à mes pieds,
roula jusqu’à mes pieds
sans but

des poèmes d’amour
du vide de mon coeur
avec si peu d’efforts
(: Rakusui)

le nez,
le nez seul
ne peut pas rire
(: Hyakuchûen)

L’expression sur le visage de cet enfant
nous dit :
« comme le soleil couchant est solitaire ! »
(: Hiroto)

La conclusion tirée,
seule reste
la solitude
(: Sekisen)

Riant fort
pour oublier
sa solitude
(: Chigusa)

Sans raison
cueillant une fleur sauvage
en me promenant
(: Chigusa)

Pourquoi est-il bon ? :
seulement
parce qu’il est peureux
(: Chisei)

Dans notre vieil âge gâteux,
même le halo de la lune
nous fait pleurer
(: Shanshiro)

Parlant d’ovaires –
nous réalisons d’une certaine manière
quels animaux nous sommes
(: Kurama)

Des yeux solitaires
qui voient les limites
de l’amitié
(: Takeshi)

La gymnastique
ne va pas jusqu’à garantir
la beauté du visage
(: Yachô)

Alité, malade,
j’entends le bruit de leurs socques :
elles ont toutes l’air heureux

C’est bien parce que
c’est un pays de mouches
qu’Issa put écrire des haïkus
(: Tanroku)

Le ventilateur se tourne aussi
vers celui
qu’on réprimande
(: Chamu)

Le carillon sonne
au même clou
que l’année dernière
(: Makoto)

L’homme qui fait zazen
manque à ses devoirs
envers tout le monde
(: Anon.)

« Hé bien, ce sont des feuilles d’érable »,
dit-il, « qu’on les regarde
ou pas ! »

: En chemin vers le quartier des plaisirs, les feuilles magnifiquement colorées des érables sont une bonne excuse.

Dans cette neige
il ne reste que des empreintes
d’abrutis !

– Jean Cholley, in Un haiku satirique, op. cit., p. 89, donne cette traduction :
« Par cette neige, des imbéciles fieffés les traces de pas »

Cela peut-il être une parodie de Bashô ? :
« Ah, herbes d’été,
tout ce qui reste
des rêves des guerriers »

Une famille aux bonnes actions accumulées,
des pique-assiettes inutiles
les ruinent

Elle va fleurir
autant que faire se peut
la fleur dans la bouteille
(: Shûka)

La Grande Statue du Bouddha
est quelque chose à admirer,
pas à adorer !

Vendue par devoir filial,
rachetée
par désobéissance

: La jeune fille s’est vendue pour sauver ses parents de la ruine et de la famine. Après de nombreuses années, un fils prodigue la racheta à Yoshiwara. Du bien sort le mal ; du mal sort le bien.

Le pauvre retraité
nettoie le fossé :
c’est son devoir
(: Anon.)

Ayant achevé de lire
les Cinq Classiques et les Quatre Livres,
le fils mourut

: Les cinq Classiques sont : Le Livre de L’Histoire ; le Livre des Mutations ; le Livre des Rites ; Les Annales du Printemps et de l’Automne. Les quatre Livres sont : Les Analectes, le Grand Enseignement, La Doctrine du Juste Milieu, et Mencius. Les Analectes elles-mêmes disent : « Si un homme voit la vérité le matin, il peut mourir le soir-même sans regrets. » L’objectif de ce senryû, cependant, est la non- valeur de la valeur.

« C’était un soutra long et ennuyeux,
n’est-ce pas ? », disent-ils
en marchant le long de la berge

: Ils reviennent d’un enterrement, et vont au quartier des plaisirs.

L’argent s’enivre
L’argent chante
L’argent danse
(: Gyosen)

: En parlant du monde des geishas – mais cela peut s’appliquer à chaque sphère de l’existence.

L’obscurité tombe
sur la ville :
les maisons riches sont peu nombreuses
(: Seiho)

: A rapprocher de Buson :

« La lune au plus haut des cieux,
je passe à travers
un quartier pauvre »

Il suspend son repas
à la branche d’un pin
qu’il coupera demain
(: Issoku)

Le bonheur
est moins éloquent
que la colère

Une fleur sans fruit
devient la graine
d’une chanson

« Elles sont sorties ! », dit l’aveugle
admirant les fleurs de prunier
avec son nez

S’évertuant à perdre,
il joue aux échecs
avec son seigneur

Grands seigneurs autrefois,
dormant dans les champs,
dormant dans les montagnes

Merveilleux !
la Hangyoku
est illuminée !

: Une « hangyoku » est une jeune geisha entre 14 et 18 ans.

Regrettant le temps
pour ses parents ; mais pour son enfant,
le précipitant

: Pour l’amour de ses parents, l’homme souhaite que le temps passe lentement, mais dans le cas de son enfant, il veut qu’il grandisse aussi vite que possible.

Je prie, tête baissée,
mais le ciel :
si lointain !
(: Nobuko)

Brume matinale –
le ciel et la terre
pas encore séparés
(: Genkaibô)

Me demandant
où vont les nuages –
ils disparaissent
(: Gokason)

Quoique les scientifiques
puissent en dire,
c’est notre propre lune adorable
(: Nobuko)

Pour toute chose
qui tombe et s’éparpille :
une manière d’être soufflée par le vent
(: Sammon)

Le vent sec de l’été
apporte avec lui
le bruit de quelque part
(: Shinsei)

Si satisfait
de l’averse d’été –
la couleur de l’herbe
(: Hakka)

Le bruit de la pluie
passe par-dessus la mélancolie du voyageur
dans la vacuité
(: Ryûyô)

Le vent
du sentiment de l’hiver
vient dans le cou
(: Raitei)

Il y a de la neige
qui tombe dans la mer ;
neige malchanceuse !
(: Gikô)

L’électricité coupée,
j’admirai
le ciel étoilé !
(: Mikio)

Le ciel pour toujours !
Le ciel
changeant chaque jour
(: Hakugairô)

La distance entre
le ciel et la terre !
le vide de notre point de vue !
(: Roppa)

La beauté
du brochet pommelé :
trois, à peu près
(: Toyoji)

: « Un » est poétique, « Deux » est humain, « Trois » est esthétique.

Rivière d’hiver :
pas de chant
du batelier qui rame
(: Goyô)

Pics des nuages d’été :
je ne peux pas m’empêcher de sentir
combien mon amour est petit
(: Kanshi)

Admirant les nuages
qui vont et viennent
au-dessus des collines qu’ils graviront demain
(: Kazuyoshi)

Le champ de taros :
pas de feuille
sans sa lune

La lumière du soleil :
la fuyant l’été,
la poursuivant l’hiver

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