Senryû – 3/4/5/6/7

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CHAPITRE I : De Genroku à Meiji, une approche générale du senryû.

Yamazaki Sôkan (1462-1552) peut être tenu pour le fondateur du haïku, du senryû et du kyôka (waka comique). Un exemple des derniers est son « poème-de-mort » :

Si les gens demandent
où est passé Sôkan,
dites-leur qu’
« Il est parti régler quelque affaire
dans l’autre monde »

En tant que haïku, celui-ci est célèbre :

Posant ses mains au sol
la grenouille respectueusement
récite son poème

Et pour le maekuzuke – qui se développa en senryû – ce verset très souvent cité :

Je veux le tuer
Et je ne veux pas le tuer

« coiffé » de :

Attrapant le voleur
et le regardant :
mon propre fils !

Sôkan est l’auteur de l’Inutsukubashû (Collection du chien Tsukuba), compilé entre 1524 et 1539. Il contient des « tsukiku » (versets « coiffés ») et des hokkus classés par saison, amour, etc. La séparation entre haïku et waka d’une part, et senryû et kyôka de l’autre n’est pas encore définitive. (…) Dans l’histoire du waka, des poètes tels que Fujiwara Muneyuki et le moine Taikaku, formèrent le Mushin-ha, utilisant esprit et humour dans leurs versets. Le senryu, bien sûr, dérive de ce dernier, mais se divise de nouveau à la fin du XVIIIè siècle entre Vieux Senryu et Kyôku, qui sont de simples versets légers, sans poésie. Encore une fois le haïku provient du hokku, ou premier verset, mais le senryû des autres versets du renku, qui ne contiennent pas de mots de saison et peuvent avoir 17 (5/7/5) ou 14 (7/7) « syllabes ».

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ENCART :

Les dix disciples de Bashô, par Buson.

La littérature japonaise semble s’être toujours divisée naturellement entre le lourd et le léger, le sérieux et le comique, et dans le cas du haïku aussi, quelques uns des disciples de Bashô, tels Kikaku et Shiko étaient à la fois professeurs de haïku et sélectionneurs de maekuzuke, d’où provient le senryû. Mais même les haïkus les plus sérieux et orthodoxes ont leur propre humour délicat et secret et Buson (prononcer « Bousson » en français – et en japonais itou -) ! a fait ressortir cela dans les visages des dix « Sages » de Bashô :
Ransetsu (1654-1701)
Kikaku (1661-1704)
Kyorai (1651-1704)
Josô (1662-1704)
Kyoroku (1656-1715)
Etsujin (1656?-1702)
Hokushi (1663?-1718)
Sampu (1647-1732)
Yaha (1663-1740)
Kakei (1647-1716).

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Les Maekuzuke étaient très populaires dès le premier âge d’or de l’ère d’Edo, l’ère Genroku, mais étaient principalement compétitifs. (…) Quand les sélectionneurs donnaient les cinq premières « syllabes » et laissaient les compétiteurs ajouter les 7 et 5 autres, cela s’appelait « kamurizuke » ou « kasazuke » : « Mettre quelque chose sous la couronne ou sous le chapeau ». Après que le gouvernement eut banni les maekuzuke (1716-1735), ils redevinrent très populaires sous le deuxième âge d’or de l’ère d’Edo : les ères Hôreki et Meiwa (1751-1772).
Revenant à l’ère Genroku, beaucoup de poètes de haïku célèbres, tels Raizan, Gensui, Kikaku, Sono-jo furent également sélectionneurs de maekuzuke, qui devin(ren)t (mais pas avant la mort de Senryu) le senryu (fin du XVIIIè siècle). Même jusqu’à la fin du XIXè siècle on les appelait encore Maekuzuke ou Shindai Yanagidaru ou Fûzokushi ou Sunku ou Tanshi.

(Si tranquille)
Avec un mouchoir
elle s’appuie
au paravent de papier

Un de Bunryu :

Un réchauffe-pieds :
parents et enfants, huit en tout
ont chacun une jambe dessous

Les haïkus de Kikaku, particulièrement, sont à peine discernables des senryus qu’il choisit. Par exemple :

Même au jour de l’An
les doigts du vendeur de charbon
sont noirs

La manière est haïku, mais le sujet est senryû. « La voix est celle de Jacob, mais les mains sont celles d’Esaü ».

Maekuzuke de l’ère Genroku :

(parlant de la dangereuse traversée de la rivière Ôi pendant les pluies d’été :)

Nul n’est plus envieux ni avide
en passant au-dessus de
la rivière Ôi

Abandonnant sa débauche,
son apparence
souffre.

« Faites un profit
sur la prochaine vente », dit-elle
en chipotant sur le prix

Les volumes successifs des Yanagidaru étaient des sélections de maekuzuke dans le Manku-awase choisi par Senryu dans des réunions tenues quatorze fois par an, entre 1757 et sa mort, en 1789.

Dans le premier Yanagidaru, il y a des senryus très proches du haïku. Ex. :

Profitant de la fraîcheur du soir
une mère sort avec son enfant
badigeonné de poudre

Meilleurs que le premier Yanagidaru, les deux suivants.
Dans le deuxième Yanagidaru :

La nourrice, ingénieusement,
aide aux boules de neige
d’une seule main – quel exploit !

Du troisième :

Comme il s’en va :
« tu paieras pour ça ! »
: celui qui perdit.

A partir du quatrième volume, il se produit un lent mais certain déclin, parce que l’éditeur (Goryôken Arubeshi) essayait de plaire aux gens, plutôt que d’utiliser les versets les meilleurs possibles. Ce désir de flatter et d’amuser le lecteur augmenta au point qu’à la fin des séries, à l’ère Tempô, la plupart des senryûs ont dégénéré en kyôku, versets légers, dénués de poésie.

Du quatrième volume :

Entendant qu’elle est morte jeune,
exprimant ses condoléances
difficilement.

Dans Haikai Azuma Karage (publié en 1755, sélectionnés par K. Senryu) :

Dans notre monde,
certains implorent les Cieux pour les enfants,
d’autres les abandonnent.

En 1757 (ère Hôreki) le premier Senryu commença à publier « Maekuzuke Mankuawase » trois fois par mois, un pamphlet d’environ dix pages. En voici deux exemples :

Il réprimande sa femme
– elle apporta une dot –
à voix basse

Le docteur le tua
Mais ils le remercièrent
fort gracieusement

Senryu de l’ère Meiwa :

prenant les raisins
si délicatement
elle en demande le prix

Le marché aux fleurs :
une sauterelle chante
toute confuse

La ligne du nez du crapaud
continue
sur sa colonne vertébrale

Tandis qu’elle écoute au dehors,
le charbon de la pelle-à-feu
chauffe de plus en plus

Le vendeur d’insectes
en donne un muet :
« gratis ! »

En 1768 était déjà apparue une sexualité (excessive) qui fut un des causes de la détérioration du senryu, marqué par les publications de Suetsumuhana (à partir de 1776) et de Yanagi no Tsuyu, collections de versets érotiques. (Le censeur en interdit la traduction, et cela ne vaut pas la peine d’apprendre le japonais pour seulement les lire.)

Dans le cinquième volume :

Nous écoutons poliment
le shamisen,
mais quel bruit ça fait !

En dehors des Yanagidaru, d’autres collections de senryus, par exemple : Kokinmaekushu, « anthologie de maekuzuke anciens et modernes », publiés en 1796 et en 1801. Appelés plus tard : Yanagidaru Sui, Yanagidaru Daizen, Ruidahaifu-Yanagidaru et Senryu Daizen. Le nom de Kokinmaekushu et son introduction sont imités du Kokinwakashû et son introduction par Ki no Tsurayuki.

On y trouve :

Bien que je n’aie pas semé
de potiron
parmi les volubilis…

Dans le quinzième Yanagidaru (vers 1780), la division en 5-7-5 est négligée. Exemple :

Takatoki est excité
et demande :
« Êtes vous venu(e)(s) danser ? »

Hôjô Takatoki, neuvième régent du Kamakura Bafuku, négligeait la politique et avait un très fort penchant pour la dengaku, une danse ancienne, et pour les combats de chiens…

Karai Senryu décéda en 1790, après avoir complété vingt-quatre volumes de Yanagidaru. Son fils aîné devint le deuxième Senryu, et sélectionna les volumes 30 à 34, puis 40 à 60 avec d’autres sélectionneurs.
Les volumes 62 et 63 furent sélectionnés par le troisième Senryu, plus jeune frère du deuxième Senryu. Semmaru (à l’origine du kyôku) devint le quatrième Senryu.
Les Yanagidaru devinrent de moins en moins poétiques sous Tatsukuri (5è Senryu) qui sélectionna des kyôku plutôt que des senryu, et le 6è Senryu, le dernier, sélectionna les volumes 114 à 167.

L’autre femme
n’est pas aussi folle du mari
que sa femme n’en est jalouse

Quand je souffle la chandelle
mon ombre
me revient

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