Senryû – Intro (extraits) – 1/2/3

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INTRODUCTION (extraits :)

Une excellente manière de comprendre les caractéristiques fondamentales d’une nation serait d’étudier ses mots intraduisibles. Danqs le cas du Japon, peut-être le plus important de ces mots serait « shibui » (un autre étant « iki »).
« Shibui » est un adjectif qui indique une douce répression de l’émotion esthétique, de sorte que nous nous satisfaisions de couleurs pas trop criardes, de petites choses plutôt que d’imposantes, d’une énergie plus latente que dynamique, de litote, pas d’hyperbole. C’est peut-être une application japonaise des enseignements du taoïsme dans leur vie quotidienne. Et cette mise en place de tous les principes en pratique, ou plutôt de ne jamais séparer les principes et la pratique, de ne jamais philosopher, de ne jamais abstraire, est l’essence de la manière de vivre japonaise.

Nous pouvons dire que les Japonais n’ont pas une « vision de la nature », parce qu’ils font corps avec elle. Il n’y a pas de mysticisme, pas de réunion avec la nature. La relation à la nature ne peut pas être celle d’un élève et d’un maître.

Les Japonais ne souhaitent pas « dominer » la nature ; ils ne font pas de division entre ce qui est bien et ce qui est beau.

Un véritable artiste est un homme bon, parce que les mots « bon » et « vrai » ont des significations qui coïncident ou presque.

Une chose qu’un Japonais ne peut pas, c’est être suffisant. 
Dans la mesure où les Japonais pensent, ils le font concrètement, intuitivement, physiquement, mais ce n’est pas la même chose que le sens pratique des Britanniques.

Quant à moi, je pense que la chose fondamentale du caractère japonais se trouve dans une combinaison particulière de poésie et d’humour.
(En utilisant les deux mots dans un sens large et profond, mais spécifique) « Poésie » signifie la capacité de voir, de savoir par intuition ce qui est intéressant, ce qui est réellement valable dans les choses et les personnes, plus exactement, c’est la création de l’intérêt , de la valeur. « Humour » signifie un pathos joyeux, non-sentimental, qui surgit du paradoxe inhérent à la nature des choses.
Poésie et humour sont donc très proches ; on peut dire dire qu’ils sont deux aspects différents de la même chose. La poésie est « satori » ; c’est voir toutes les choses comme bonnes. L’humour c’est rire de tout ; en parler bouddhiste, c’est voir que « toutes les choses sont vides dans leur nature profonde », et se réjouir de cette vérité.

(WABI = pauvreté voulue
SABI = solitude)

Le sens de l’humour est chose trop inconsciente, trop inintellectuelle pour être revendiquée intellectuellement.

La Beauté fait partie de quelque chose de beaucoup plus grand que nous pouvons appeler la signification. La signification comprend la laideur, ou transcende à la fois beauté et laideur. Ce fut la grande découverte ou plutôt peut-être la grande invention de Bashô. (…) C’est lui qui a créé l’âme du Japon. En lui ce « monde monstrueux, mort, non rentable » fut enseigné que la poésie n’est pas intellection, ni moralité, ni beauté, ni émotion. Dans son verset le plus célèbre (: celui de la vieille mare et du saut de la grenouille) il n’y a pas de vrai ou de faux, de bien ou de mal, de laideur ou de beauté, de plaisir ou de douleur. Furuike y’a kawazu tobikomu mizu no oto. Il y a juste de la poésie, ou plutôt il n’y a que le son de l’eau. (…)
Il est important de noter qu’il y a ici de l’humour. La grenouille est une créature comique. Nous voyons combien il est essentiel que l’humour remplisse sa double tache : premièrement destructrice, en supprimant toute traces de sentimentalité, d’hypocrisie et d’illusion ; et deuxièmement en nous faisant nous réjouir des choses.

Une Histoire de l’Humour et de la Littérature Japonaise est presque une histoire de la littérature japonaise elle-même.

Non seulement il y a dans le « Kojiki » et dans le « Fudoki » une grande quantité d’humour cru et scatologique, mais dans le « Manyôshû » on peut trouver maints versets inclus en tant que poésie parce qu’ils étaient comiques. Même dans le Genjimonogatari ( Le Dit du Genji ) dont la romance et le sentiment sont l’antithèse de la poésie et du vrai rire, nous trouvons à la fin de « Suetsumuhana » un récit de Genji faisant la peinture d’une femme avec un nez rouge, puis peignant son propre nez en rouge pour plaire à la Princesse. Le « Makura no Sôshi » est plein d’esprit, le « Konjakumonogatari » a beaucoup de contes drôlatiques. (…) Le « Tsurezuregusa » est cynique et sophistiqué, et, avec les « kyôgen » du XVè siècle, mène vers le « Kokkeibon » et le « Sharebon » (Contes comiques) du XVIIIè siècle. Il est important de noter que l’élément humoristique sous-tend presque toujours le haïku. Il est quelquefois trop proéminent, comme chez Kikaku et Taigi. Quelquefois il est très fort mais nécessaire pour contrer l’élément hyper tragique, comme dans les haïkus d’Issa. Mais c’est dans le senryû que le génie humoristique des Japonais se montre. Ce que le senryû aime plus que tout au monde est la vérité. Rien n’est sacré sauf cela, et il faut que ce soit toute la vérité. (…)
Le senryû veille à cette autre moitié, à tout ce qu’omet le haïku. De ceci vient la parodie, le déboulonnage du senryû.

Les Japonais ressentent avec exactitude qu’on peut mieux atteindre la vérité avec une attitude de gentillesse et de politesse ; que nous devons nous approcher le plus possible des choses, mais cependant en gardant une certaine distance. Un autre point est la question de la pureté ou de la propreté, ce qui semble, à première vue, ne pas avoir un grand lien avec la poésie ou l’humour.

Poésie et humour demandent tous deux une délicatesse, une sensibilité, une finesse de distinction en relation profonde avec la différence entre saleté et propreté.

L’univers est-il chose politique, mystique, passionnée, sadique, spirituelle, pratique ? Pour moi il tient dans le sens le plus élevé et profond du mot poético-humoristique.

Le senryû a une relation indirecte mais profonde avec le bouddhisme (japonais) et avec le zen. L’esprit comique japonais a, par le bouddhisme, été tempéré, adouci, sans devenir sentimental. Exprimant ceci dans la direction opposée, le même esprit qui produisit le senryû modifia le bouddhisme sino-hindou qui parvint jusqu’au Japon, et le rendit spirituel sans cynisme, comique sans blasphème ou impiété.
La relation entre le senryû et le zen est plus obscure et encore plus importante. L’humour, qui est indissolublement associé au satori (éveil), aux écrits et aux peintures zen, fut indubitablement un grand facteur de maturation du senryû, mais la faculté de voir les implications vastes et cosmiques d’un lapsus, d’un pet réprimé, d’un faux sourire, d’une tête chauve, fut tout aussi vitale.

La philosophie zen est une philosophie de contradiction et de paradoxe, ce qui s’accorde bien avec l’esprit comique, mais il y a aussi dans le senryû un certain moelleux, une inclusion totale, une volonté de non-rejet, un non-choisir, un équilibre entre force et délicatesse de sentiments, un aller aux extrêmes tout en préservant la modération, et la suavité de l’expression, qui appartiennent tous au zen. (…) Dans les vieux senryûs, spécialement ceux écrits entre 1765 et 1790 – Le premier « Yanagidaru » (= « Tonneau de saule » – lire à ce propos J. Cholley, in Haiku érotiques, ed. P. Picquier, 1996, p.22) fut publié en 1765 ; le premier Senryû mourut en 1790 – par des coiffeurs et des libraires, des érudits et des samouraïs inconnus, sélectionnés par le premier Senryû, nous sentons quelque chose de perçant et d’aimable, de nouveau et d’ancien, d’aigre et de doux. Ils ont, jusqu’à un certain degré « le goût du zen ».

Les Japonais contemporains ont une drôle et intéressante habitude de déclarer qu’ils manquent eux-mêmes d’un sens de l’humour. Cette humilité spirituelle est aussi nécessaire à l’humour véritable que la pauvreté matérielle ou plutôt que l’absence de fortune. Le Japon a toujours été et sera toujours (je l’espère) un pays pauvre. Dans les deux sens : «Bénis soient les pauvres… ».

C’est l’humour, plus encore que la poésie, qui nous permet d’atteindre et de maintenir cette « triste lucidité de l’âme » qui est également joyeuse, parce que la lumière est joie.

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