Reginald Horace Blyth à propos du « Furu-ike ya » de Bashô

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Extrait de la Préface au volume IV de Haiku, de R.H. Blyth :

Pour conclure cette trop longue préface, j’aimerais dire quelque chose à propos de la traduction du haïku en anglais, en prenant comme exemple le plus fameux de tous, le « furu-ike ya kawazu tobikomu mizo no oto ». Ce que je traduisis (ailleurs) par :
« The old pond ; / A frog jumps in, – / The sound of the water. »
( : « la vieille mare ; / une grenouille (y) saute, – / Le bruit de l’eau. »)

La traduction sur trois lignes employée dans ces volumes obscurcit quelque chose de fondamental qui se trouve dans les originaux, quelque chose qui appartient à la mentalité japonaise, à la langue japonaise, à la littérature qu’elle produisit et qui la produisit. Nous le voyons dans les poèmes liés, dans les jeux de mots de la langue du Nô, dans les espaces vides des peintures, l’absence d’objets dans les pièces, les silences de la conversation. Ce « quelque chose » est une certaine continuité, une absence de division, un sentiment de totalité quand on s’occupe des parties.

Dans le haïku en question, la première ligne, c’est-à-dire les cinq premières syllabes sont stoppées par la particule ya, que nous ne pouvons représenter que par un point-virgule, puisque « ah ! » est sentimental, « oui » (« yes ») trop comme faire claquer les lèvres, et un point d’exclamation simplement ridicule. Mais les deuxième et troisième lignes, c’est-à-dire les sept syllabes du milieu et les cinq de la fin, peuvent être soit divisées, comme dans la traduction pré-citée, soit considérées dans leur continuité. Le verbe tobikomu, « saute dans », a aussi une fonction adjectivale, en qualifiant oto, « le bruit » , signifiant ainsi « l’eau pénétrée par la grenouille ». Nous pouvons donc traduire la strophe ainsi :
« The old pond ; /The sound / of a frog jumping into the water. »
(« la vieille mare ; / Le bruit / d’une grenouille sautant dans l’eau. »)

Mais, à part le fait d’être un peu maladroite, cette traduction, bien qu’indubitablement plus °°°
proche de l’original que la première version, isole le bruit du reste des éléments de l’expérience et le rend subsidiaire d’eux. Un point intéressant et important est de savoir si le verset est un verset auditif seulement, ou bien visuel et auditif. Bashô vit-il la grenouille sauter et entendit-il le bruit de l’eau ? Cela semble plutôt prosaïque. A-t-il entendu le son et déduit que c’était une grenouille, par expérience, ou par jeu de probabilités ? Ceci est trop rationnel et logique. L’expérience réelle – c’est-à-dire idéale – de Bashô doit avoir été celle représentée ainsi :
« The old pond ; / The-sound-of-a-frog-jumping-into-the-water. »
(« la vieille mare ; le bruit d’une grenouille sautant dans l’eau. »)

Mais ceci est trop exact, trop défini, trop total et grammaticalement complet. Le haïku original est plus fragmentaire ; il est en fait un lien ou deux de ce que Pater appelle : « la grande chaîne où nous nous trouvons entravés ».

(…)

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Plus sur le « furu-ike ya », extrait du Zen dans la littérature anglaise et les Classiques orientaux, chapitre 15. :

Le plus célèbre de tous les haïkus, auquel je donne une traduction non conventionnelle, a cette même qualité, c’est-à-dire, d’exprimer un fait non symbolique, non allégorique, qui est néanmoins un Fait, et Le Fait.

« The old pond. / A frog jumps in – / Plop ! »
(«La vieille mare. Une grenouille (y) saute – / Plop ! »)

Contre cette traduction, on peut insister que « plop » est un mot non poétique, plutôt comique. À ceci je répondrais : « Relisez-le lentement, une douzaine de fois, et cette association disparaîtra grandement ». De plus, on peut dire que l’expression « plop » est totalement différente auditivement de « mizu no oto ». Ce n’est pas tout à fait vrai. Le « bruit de l’eau » anglais (« sound of the water » est trop gentil, il suggère un cours d’eau ou ruisseau. Le mot japonais « oto » aune valeur onomatopéique bien plus proche de « plop ». D’autres traductions s’éloignent bien trop de la réalité. « splash » (« plouf ») donne l’impression que Bashô lui-même a sauté dedans. Celle de Yone Noguchi : « List, the water sound » (approximativement : « Voici, le bruit de l’eau ! » montre Bashô dans une pose gracieuse, doigt en l’air. « Plash » (« Flac ») de Henderson, est aussi un mauvais emploi de mot. De toute façon, il est heureux que Bashô soit né Japonais, parce que même lui n’aurait probablement pas su le dire en anglais. Venons-en maintenant à la signification. Un auteur anglais écrit ceci : « Certains érudits soutiennent que ce haïku à propos de la grenouille est un commentaire philosophique parfait à propos de la petitesse de la vie humaine en comparaison avec l’infini. De tels poèmes sont des allusions, des suggestions, plutôt que les expressions complètes d’une idée .»

Aucun haïku n’est un commentaire philosophique. La vie humaine n’est pas petite ; elle ne doit pas être comparée avec l’infini, quoi que cela soit. Les haïkus ne sont pas des allusions ; ils ne suggèrent rien du tout.

Un des grands mérites de ce poème est qu’il se prête à presque toute interprétation qu’on peut lui donner. Mais en général celles-ci peuvent se réduire à quatre :

1) C’est un poème ordinaire qui n’a aucun mérite particulier. Cette vue moderne lui donne une importance historique et témoigne de son objectivité.

2) C’est une expression du silence et de la sérénité, accentuée prospectivement et rétrospectivement par le bruit de l’eau provoqué par la grenouille. Ceci est, je pense, l’impression produite sur le lecteur moyen qui a une certaine appréciation de la manière de vivre de Bashô.

3) C’est un poème symbolique et mystique. Le bruit de l’eau est la Voix de Dieu, « vieux » signifie sans âge, la mare est l’infini, le plongeon de la grenouille dans l’eau est le baptême de l’eau dans la mort, la mort de l’ego. (Pour être tout à fait honnête, je dois dire que je viens juste d’inventer cette interprétation.) Presque tous les Japonais se révolteraient devant cette interprétation, instinctivement. Quand j’ai traduit ce que je venais d’écrire à ma femme, elle dit : « cela me rappelle d’une certaine manière les Jeux Olympiques », et c’est la réaction d’un esprit sain et vif à cette explication fausse et forcée. Dieu, l’éternité, l’infini, la mort, l’âme, – de telles conceptions sont des sujets possibles quoique peu séduisants pour le haïku, mais comme dit précédemment, les haïkus ne sont pas des allusions, ils ne nous suggèrent aucunement de telles notions.

4) D.T. Suzuki raconte l’histoire de ce haïku comme étant une réponse à la question « Qu’est-ce que la réalité ? », mais cela semble aussi apocryphe que celle de Kikaku suggérant « la rose jaune » pour la première partie du poème et son rejet par Bashô. Suzuki dit encore : « La source de la vie a été appréhendée », et ceci est assurément vrai, c’est également vrai de toute poésie, de toute musique, de toute peinture, bien que l’appréhension ait différents degrés de force et de ténacité. Le danger de cette opinion est qu’elle fait que ce poème pue le Zen. »

R.H. Blyth.

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