Les 1012 haikai de Bashô – 121-130)

°

cela semble m’abrutir
que l’enfer soit comme cet
automne tardif

(automne 1680)

°

(sentiments par une nuit froide à Fukagawa :)

le son d’une rame frappant la vague
gèle mes entrailles
larmes nocturnes

(hiver 1680)

N.B. Cette strophe se compose de 10-7-5 unités de sons. On appelle cette technique hachô (« style des mètres cassés »). On a suggéré que ce poème reflète les mêmes sentiments qu’un poème chinois populaire à cette époque. Cela pourrait l’être, comme Bashô se réfère à Tu Fu (712-770), poète chinois légendaire, dans le commentaire qui accompagne le verset.

°

charbon d’Ono
les gens apprennent à écrire
en grattant les braises

(hiver 1680)

NB : Ono no Tôfu, ou Michikaze (894?-966), fut un célèbre calligraphe, un des trois meilleurs du Japon. Le mot ono peut renvoyer au lieu Ono (dans la région de Kyoto) ou à l’homme. Râcler les pinces dans les braises blanches pour exposer le métal noir d’un poêle en fer créerait un effet semblable à des caractères noirs écrits sur du papier blanc.

°

Se lamente-t-il
le poète (Bokushi) quand il voit du persil
qui noircit à la cuisson

(hiver 1680)

NB : Seri (le « persil japonais », oneanthe javanica) noircit quand on le cuit dans du vinaigre et du soya. Bokushi est le nom japonais de Mo Tzu (470-390 B.C.), le philosophe chinois qui se lamentait quand il fallait éclaircir les fils avant de les teindre. Au Japon, les robes de deuil étaient teintes de sombre.

°

fleur de gâteau de riz
collée comme ornement coiffeur
sur le Seigneur Rat

(Nouvel An 1681)

NB : Comme il était tabou, à cause de la tradition, d’employer le mot nezumi (« rat ») les trois premiers jours de la nouvelle année, yome ga kimi (« Seigneur Rat ») lui fut substitué. Yome signifie également « femme », ce qui ajoute une connotation supplémentaire au verset. On attachait, en guise de décoration des morceaux de pâte de gâteau de riz à des branches de saules, sous forme de fleurs, qu’on disposait sur l’autel familial.

°

(Le matin du Nouvel An, j’avais une certaine idée en tête :)

rêvant de gâteaux de riz
attachés à des fougères repliées
un oreiller d’herbes

(Nouvel An 1681)

Shida (Gleichenia glauca) signifie « fougère ». Pour décoration de Nouvel An, deux grands gâteaux de riz, arrangés en boulettes, sont entassés et disposés sur des feuilles croisées de fougères. L’expression « oreiller d’herbe » suggérait toujours un voyage où l’on devait nouer des herbes pour en faire un oreiller. Il y a plusieurs jeux de mots formés avec musubu, qui peut signifier « rêver » ou « nouer ». Les gens avaient l’habitude de mettre le dessin d’un takara-bune (« navire-trésor ») sous leur oreiller pour rehausser leur premier rêve de l’an. Bashô, à la place, pose sa tête, comme un gâteau de riz, sur des fougères. Le poème pourrait aussi suggérer que les gâteaux de riz rêvent, leurs têtes reposant sur l’oreiller de fougères.

°

plaine herbeuse de Musashino
la lune est la jeune pousse
d’une graine de l’île aux Pins

(année inconnue)

NB : Musashino était le nom d’une plaine herbeuse qui couvrait l’endroit maintenant occupé par Tokyo. Son immensité a été chantée en poésie depuis le début des temps historiques du Japon, en tant qu’image des grands espaces ouverts, de la même manière que les Américains pensent à la Grande Prairie. Matsushima (« L’île aux Pins ») était considéré comme l’un des trois sites les plus grandioses du Japon, pour sa baie contenant des petites îles couvertes de pins façonnés par les vents. En effet, Bashô dit que la lune (lui-même) dans la plaine herbeuse est le rejeton des graines (de poésie) de Matsushima. En vérité, si l’on regardait la lune s’élever au-dessus de la plaine plate et herbeuse, la lune semblerait être un immense germe blanc.

°

une gueule de bois
n’est rien tant qu’il y a
des fleurs de cerisiers

(printemps 1681)

°

(Rika m’a donné un bananier :)

plantant un bananier
je déteste plus que jamais
les roseaux qui poussent

(printemps 1681)

NB : Rika était un des disciples préférés de Bashô, et ce poème semble être un autre remerciement à lui, pour le don du bananier. La pousse du bananier et du roseau ont une forme similaire, mais la pousse du bananier est beaucoup plus grande. Les roseaux formaient un thème classique en poésie de cour. Bashô habitait alors dans un endroit marécageux, où deux rivières se rejoignaient, il était donc possible que beaucoup de roseaux poussent autour de chez lui. Les roseaux ont des racines épaisses, profondes, et des systèmes de racines qui se rejoignent, tout comme la poésie classique. Bashô travaillait non seulement à instaurer une nouvelle manière poétique, il plantait aussi un bananier.

°

le vent violent déchire le bananier
toute la nuit j’écoute la pluie
dans un seau

(saisons mélangées, 1681)

°

(à suivre : 131-1012)

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