‘Wu Wei’ d’Henri Borel (3) L’Art (La Poésie)

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« Un poète ne saurait vivre que pour son art qu’il aime en tant qu’art, et non en tant que moyen de se procurer quelques vagues jouissances terrestres. Un poète voit les hommes et les choses dans leur essence la plus simple, à tel point qu’il touche pour ainsi dire à Tao. »

(p.63)

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« le mépris de la foule ne plonge pas le poète dans le désespoir, pas plus que les suffrages ne contribuent à son bonheur. Pour lui, ces choses sont le déroulement naturel des effets dont il connaît les causes. »

« Aussi ne crée-t-il point ses oeuvres afin de les donner au peuple, mais parce qu’elles naissent spontanément en lui. Le bruit que font les humains autour de ses oeuvres, ne pénètre pas jusqu’à son oreille ; il ignore s’il est célèbre, ou plongé dans l’oubli. »

« La célébrité suprême consiste à n’en point avoir. »
(: le Nan Hwa King, ch. 18.)

(p.64)

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« Mérite, gloire, honneur, artistes, immortalité – ces mots ont résonné assez souvent à ton oreille pour te faire croire de bonne foi que ces choses étaient aussi indispensables que l’air que tu respires, aussi réelles que ton âme. »
« Tout cela est leurre et illusion. Ceux que tu as vus, peut-être, étaient des poètes de pure origine. Cependant, ils se sont éloignés du rythme qui était leur principe en Tao. Ils n’ont su demeurer tels qu’ils étaient ; leur faiblesse les a fait descendre au niveau des hommes ordinaires. Ils agissent comme ceux-ci et avec plus de passion encore. »
« Eh bien ! ils ne sont plus poètes, et leurs chants ne seront pas vraiment des poèmes tant qu’ils persisteront dans leurs errements. La moindre déviation du rythme originel suffit à tuer la poésie. Il n’y a qu’un seul sentier, simple et vierge, mais implacable comme la ligne droite. Cette ligne droite, c’est la spontanéité, le Non-Agir. À droite, à gauche, c’est le non-naturel, l’activité trompeuse ; ce sont les voies qui mènent vers la gloire et les honneurs ensanglantés par le meurtre et l’assassinat. Il n’est pas rare de rencontrer tel ambitieux qui, sans remords, boirait le sang de son meilleur ami, si cela pouvait lui assurer le succès. La ligne droite, sans courbes secrètes qui la fassent dévier, trace sa route vers l’infini. »

(p.64-65)

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« Suis-moi, et je te révélerai un artiste qui, pour moi, représente l’homme essentiellement simple et pur. »

(p.67)

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« Connais-tu les peines de l’artiste qui, pendant de longues années, cherche les moyens d’épurer, d’éthériser la matière ? »

(p.70)

« C’est ainsi que cette image a fini par devenir une matière qui n’est plus matière, mais bien plutôt l’incarnation d’une idée sublime. »

(p.71)

« En vérité, une image semblable n’est plus une image : elle est dépouillée de toute matérialité. »

« L’âme, enfermée dans le corps de cet artiste, s’est absorbée en Tao qui, un jour, absorbera aussi la tienne. Son enveloppe terrestre s’est dissoute comme se dissolvent les feuilles et les fleurs et la tienne suivra la même destinée. Qu’importe dès lors son nom ? »

(p.72)

« Que fut-il ? Un artisan bien ordinaire, qui, à coup sûr, ne se savait point artiste, qui ne s’estimait nullement supérieur au premier laboureur venu et n’avait aucune idée de la beauté de son oeuvre. »
« Il ne connut jamais la célébrité, et tu chercherais en vain son nom dans les livres d’histoire. »

(p.73)

« Ah ! créer pareille chose, simplement, inconsciemment – c’est bien faire oeuvre de poète ! Cela, c’est l’art qui n’est pas pour un temps, mais pour l’éternité. »

(p.74)

« Et cela vit ici sur notre terre, si résistant dans sa finesse, et cela sera encore lorsque nos enfants auront disparu… Et l’âme de l’artiste s’est absorbée en Tao… »

« Car elle n’est pas faite de matière, mais d’esprit. »

(p.75)

« Il va de soi que ces artisans ne se croyaient pas de grands artistes, ni ne s’estimaient différents du commun. Aussi, jamais de querelles mesquines entre eux, car c’eût été la fin de l’art. Tout était beau parce que tous les hommes étaient simples et travaillaient de bonne foi. »

(p.76)

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« L’art est inséparable d’avec la prospérité d’un pays. Prospérité morale, évidemment, et non politique. Les hommes forts et simples créent spontanément un art robuste et sain. »

(p.77)

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« Notre présence parmi cette beauté est aussi naturelle que celle de l’arbre ou du rocher. Si nous savons nous maintenir dans notre état de simplicité, nous nous sentons définitivement en sécurité dans le vaste rythme du système universel. »

« Pourtant, notre vie est aussi simple en essence que la nature entière. Aucune chose n’est plus compliquée qu’une autre, et l’ordre règne partout. La marche de toute chose est aussi inévitable que le mouvement de la mer. »

« Et tu finiras par apprendre que les paroles ne sont qu’une apparence. »
« Tout revient à l’Unique. »
« Tout est Tao. »

(p.78-79)
Fin du chapitre II, « L’Art », in Wu Wei, Étude inspirée par la philosophie de Lao-Tseu, d’Henri Borel, éd. Trédaniel, 1995.

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