R.H.Blyth HAIKU vol2 Printemps (suite : p.383/6)

La poésie, comme la charité commence par soi-même, et si nous n’aimons pas ce pays que nous avons vu, comment pourrons-nous aimer celui que nous n’avons pas vu ? Pour différentes raisons, les poèmes patriotiques excellents sont rares dans la littérature de chaque pays. Chaque nation a un amour spécial du pays, inexprimable sauf obliquement, comme dans le verset précédent. Il ne peut être expliqué et difficilement imaginé par quiconque qui n’est pas né ni éduqué dans ce pays, incorporant dans les affaires les plus triviales de la vie courante quelque chose qui voit dans le Mont Fuji, par exemple, l’incarnation de ses origines et de ses aspirations les plus secrètes.
Ici, l’amour du pays, identifié avec la saison du printemps dans ce pays, Issa le ressent justement comme étant quelque chose de valeur vivante :

« Un symbole dure, mais tout ce qui est beau s’évanouit avec la pulsation de vie de l’homme, la classe, les gens ou la race qui le ressentent comme une beauté particulière dans le rythme cosmique général. » 1)

1) L’Âme de Spengler, Faust, Apollon, Magus.

Par conséquent le symbole (le verset d’Issa) reste parmi nous, mais l’âme japonaise, son intuition, sa vie poétique, vivent avec la race japonaise, pour être vécus par nous qui sommes de race différente dans la mesure où nous sommes capables de nous identifier avec eux, mourant à une nationalité pour vivre en une autre. Ailleurs, Spengler nous dit que la vie raciale de la culture qui vit vraiment seulement dans les moments de création est assez difficile à exprimer par les gens de cette race, sans parler de la compréhension de sa forme momifiée par ceux d’autres temps et d’autres lieux :
« Chaque culture possède une conception propre de chez soi et de son pays natal, difficile à appréhender, rarement exprimée en mots, pleine de relation métaphysiques difficiles, mais dont on ne peut néanmoins pas confondre la tendance. » (La Forme de l’Âme.)

atataka ni shirakabe narabu irie kana

dans la chaleur
les murs blancs des maisons
alignées le long du ruisseau

Shiki.

Le blanc est une couleur spéciale. Elle peut suggérer le froid et le chaud les plus extrêmes. Dans ce verset, on l’emploie pour exprimer la chaleur du printemps qu’on peut ressentir sur une petit île en mer, où les bateaux sont ancrés le long de la plage, avec la réflexion des murs blancs des maisons dans le soleil de l’après-midi. Cette couleur blanche, bien qu’elle monte de l’argile morte a quelque chose d’aussi vivant que les plus verts bosquets, et de plus significatif et dynamique qu’eux.

nodokasa ya hayaki tsukihi wo wasuretari

jours calmes,
les années rapides
oubliées

Taigi.

Le monde est calme et tranquille ; la mer est calme, la forêt immobile, la voix des hommes lointaine ; la rivière continue de couler, cependant tout est toujours semblable. Il semble que le temps soit aboli, que l’éternité ait enfin commencé. Et ce n’est pas une illusion, un oubli momentané du changement qui ne cesse jamais. C’est la perception de l’éternité dans le temps, de l’intemporel dans le temps, de l’absolu au sein du relatif.

nodokasa ya kakima wo nozoku yama no sô

calme jour ensoleillé ;
le moine d’un temple de montagne
regarde à travers une fente de la barrière

Issa.

Le moine, un vieil homme, est venu dans le chaud soleil de printemps, et se tient dans le jardin, regardant par la haie le monde extérieur pas encore vert, mais avec sa promesse dans la chaleur de l’air. L’endroit, l’homme, son regard calme donnent le sens de la sérénité d’un jour tranquille de printemps.

Un autre verset de Shiki exprime la même tranquillité, même si plus subjectivement :

nodokasa no hitori yuki hitori omoshiroki

tranquillité :
marchant seul ;
heureux seul.

Encore un verset de lui, de provenance plus sombre, avec cette note : « relevant de maladie » :

Paix et calme :
appuyé sur une canne,
traînant dans le jardin

Shiki.

nodokasa ya ichi no torii wa mugi no kana

Tranquillité :
le premier Torii au milieu
du champ d’orge

Shiki.

Le premier « torii », l’arc sacré d’un sanctuaire shinto, se trouve souvent à sa proximité, mais il peut en être éloigné d’un mile – ou à peu près. Il y a généralement trois « torii », le troisième jste en face du sanctuaire. Dans ce cas-ci, le premier torii est au milieu d’un champ d’orge, et à distance, et semble assez isolé. C’est une image de la tranquillité du printemps.
On dit souvent de Shiki qu’il est objectif, artiste seulement, non pas mystique, et c’est vrai, jusqu’à un certain point. Il ne creusa pas profondément sa nature poétique comme le fit Wordsworth, pour « tuer la plante par l’examen de ses racines ». Ce verset est une peinture, mais aussi une peinture de la tranquillité, par d’un calme physique ou psychologique, mais d’un calme spirituel. Les torii ne sont pas simplement deux lignes verticales et une horizontale. Il a, ou disons plutôt pourrait avoir un sens religieux. Le champ d’orge, avec la liberté de chaque feuille et de chaque épi se présente en rangs serrés, signe de la loi en l’esprit de l’homme. Il y a ensemble nature et religion, différentes et opposées, et cependant exprimant ensemble le calme paisible d’un jour de printemps, sans une seule pensée de Dieu ou d’histoire naturelle.

nodokasa ya asama no kemuri hiru no tsuki

tranquillité :
la fumée du Mont Asama ;
la lune de midi

Issa.

La mince ligne de fumée s’élevant du volcan, la lune pâle transparente dans le ciel bleu se dissolvent en un sentiment de calme qui appartient à la venue du printemps. La lune est froide, indifférente et morte ; le volcan est violent et destructeur ; mais au plus profond de notre esprit, ces deux éléments s’unissent avec notre sérénité et celle de la saison.

(à suivre, p.386).

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