R.H. Blyth HAIKU vol 1, sct 2,6 La contradiction

6) La Contradiction (p.189-196)

Le Zen est souvent transmis par quelque contradiction intellectuelle, explicite ou implicite, exprimée sous forme de paradoxe ou de dilemme, qui est, d’une certaine manière, résolu par une expérience vécue. Dans la Bible et ailleurs, ces contradictions s’appliquent aux grands problèmes de la vie humaine.

Y a-t-il un Dieu ?
« Celui qui vient à Dieu doit croire qu’il existe. »
Hébreux, 26.

Qu’est-ce que l’homme ?
« Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance. »
Genèse, 1,6.
« Quant à l’homme, ses jours sont comme l’herbe . »
Psaumes, 104, 15.

Qui suis-je ?
Lear, parlant de lui-même, dit :
« Son corps est parfaitement sphérique
Il porte un chapeau runcible. »

Sommes-nous libres de vouloir, ou tout est-il prédéterminé ?
« Tu aimeras.
La loi parfaite, la loi de la liberté. »
Jas., 1,26.

Comment pouvons-nous obtenir la vie éternelle ?
« Pour préserver la vie, elle doit être détruite ;
Quand elle est complètement détruite, pour la première fois il y a du repos. »

Quelle est la nature de Dieu ?
« C’est comme un tigre, mais avec beaucoup de cornes ;
comme une vache, mais qui n’a pas de queue. »

Comment pouvons-nous avoir la foi ?
« Seigneur, je crois ; Aide mon incrédulité. »
Marc, 9,24.

Comment pouvons-nous atteindre l’Éveil ?
« C’est le ciel seul qui est donné
C’est seulement Dieu qu’on peut questionner. »
Lowell.

Quelle est la chose la plus importante que nous possédions ?
« Rien n’est aussi précieux que nous ne pourrions nous permettre de jeter. »
Jacks, Religious Perplexities.

Comment pouvons-nous être sauvés ?
« Et il se posa une dernière question : de quoi et vers quoi pourrait ce tourbillon infini être sauvé ? »
The Man Who Died.

Que doit faire un homme maintenant, et que sera sa récompense ensuite ?
« Sa récompense est avec lui, et son labeur devant lui. »
Isaïe, 40,10.

Comment éviter la souffrance ?
« Portez vos fardeaux les uns les autres et ainsi accomplissez la loi du Christ. »
Gal., 6,2.
« Car chaque homme doit porter son propre fardeau. »
Gal., 6,5.

Quelle est la relation de Dieu avec l’Univers ?
« Wer die ganze Welt mit Gott nähme, der hätte nicht mehr, als wenn er Gott allein hätte. »
Eckhart.

Quelle devrait être notre relation avec nos semblables ?
« Laissez les morts ensevelir leurs morts. »
Mathieu, 8,22.
« Aime ton prochain comme toi-même. »
Mathieu, 5,43.

The Clod and the Pebbles de Blake raconte la même histoire : c’est le thème de Song of Opposites de Keats, mais qui est exposé très clairement dans ce fameux dilemme :
« L’argument du bourreau était que vous ne pouviez couper une tête s’il n’y avait pas un corps pour l’en détacher… L’argument du Roi était que tout ce qui avait une tête pouvait être étêté et qu’il n’y avait pas à dire n’importe quoi.
L’argument de la Reine était que si l’on ne faisait rien en moins de rien, elle ferait exécuter tout le monde alentour. (Ce fut cette dernière remarque qui donna à toute l’assistance cet air grave et anxieux.) »
Alice au pays des Merveilles.

En quoi doit croire un homme ?
« L’homme lui demanda : « Pourquoi portez-vous un coq ?  » « Je suis un guérisseur, » dit-il, « et l’oiseau a des qualités. » « Vous n’êtes pas croyant ? » « Si ! Je crois que l’oiseau a plein de vie et de qualités. »
The Man Who Died.

Le paradoxe et la contradiction ne sont tels que pour l’intellect, que pour l’homme mature, civilisé. L’enfant, le sauvage, le poète, le visionnaire s’en accommodent. Et c’est pourquoi il n’est pas bizarre mais caractéristique de la poésie que nous ne nous sentions aucunement obligés de les « comprendre », de les expliquer. Il n’y a rien de spécial à leur sujet, rien de mystérieux, rien d’extérieur à nous-mêmes, rien de séparable de notre expérience. Quand on demanda à Rinzai ce qu’était l’enseignement ésotérique du Bouddha, il répondit :
« S’il a un sens, moi-même je ne suis pas sauvé. »
Et quand son interlocuteur bougonna :
« Si ça n’a aucun sens, comment le deuxième Patriarche (Eka) a-t-il pu recevoir la loi ? »
Rinzai ne put que hurler :
« Cette réception est une non-réception. »

Si nous visons à la logique, ce qu’Emerson appelle « le lutin des petits esprits », toute notre vie et nos qualités se dessècheront. Lors d’un Nouvel An, Issa dit :

Medetasa mo chûgurai nari or aga haru

Une époque de compliments ;
Assez moyen pour moi –
C’est mon printemps.

Cela a l’esprit des lignes de Matthew Arnold. Issa se sentait comme les collines solennelles, l’herbe muette, le fleuve, le ciel solitaire.

« supporter plutôt que de se réjouir. »

Mais en une autre occasion Issa dit à peu près l’inverse :

Waga haru mo jôjôkichi zo ume no hana

Fleurs de pêchers :
Mon printemps
Est une extase.

C’est le
« Dieu est dans son ciel ;
Tout est bien dans le monde ! »
de Browning.

La vérité ne se trouve pas entre les deux, ou en alternance ; la vérité est la contradiction elle-même. Ainsi Coleridge, parlant du poète, nous dit qu’il apporte toutes les facultés contradictoires de l’humanité à l’assujettissement par l’imagination, et ce pouvoir est montré
« par l’équilibre ou la réconciliation de qualités opposées ou discordantes ; de l’identité avec la différence ; du général avec le concret ; de l’idée avec l’image ; de l’individuel avec le typique ; le sens de la nouveauté et de la fraîcheur avec les objets anciens et familiers ; un état d’émotion plus que commun avec un ordre plus que commun. »
Biographia Litteraria, XIV.

Ceci est en vérité éminemment vrai du haïku, et trouve sa contrepartie dans l’Incarnation, où, cependant, l’immanence de « tous-les-hommes-dieu » et « toutes-les-choses-dieu » de la philosophie Mahayana se restreint à la transcendance de la conception de l’ « homme-dieu » dans la théologie Chrétienne.

« C’est vraie grandeur d’avoir à la fois la fragilité d’un homme et la sécurité d’un dieu »
( : tiré de Sénèque par Bacon dans Of Adversity.)

Pour le poète, sa fragilité tient du bris et du cahot des choses, de la destruction de l’art et de la culture, des paradoxes de la moralité, de la nécessité de souffrir et de mourir ; sa sécurité se trouve dans la fluidité du cours de l’existence à l’intérieur de tous ces phénomènes.
Un magnifique paradoxe se cache dans un passage célèbre des Centuries of Meditation de Traherne, passage qui est une élaboration poétique du « Au-dessus des cieux et en dessous, seul je suis l’Honoré », proféré par le Bouddha à sa naissance.

« Vous ne jouirez correctement du monde qu’à la condition que la Mer coule en vos veines, que vous soyez vêtu des cieux, et couronné des étoiles, et que vous vous perceviez comme étant le seul héritier du monde entier, et d’autant plus parce que les hommes y sont, chacun le seul héritier au même titre que vous. »

Le paradoxe est la vie du haïku, parce que dans chaque strophe une chose particulière est vue, et en même temps, sans qu’elle perde son individualité et son indépendance, la différence qui la distingue de toutes les autres choses, elle est vue comme une non-chose, comme toutes choses, comme une toute-chose.
Coleridge, dans sa définition de la poésie esquisse cet état paradoxal quand il dit qu’un poème se propose
« un tel délice du tout, compatible avec une gratification distincte de chaque partie qui le compose. »

De même qu’on peut apprécier une partie d’un long poème tout en en retenant la totalité en mémoire, de même on doit lire un haïku avec l’objet clairement en vue, tandis que la saison, le monde en un de ses quatre aspects, occupe l’esprit entièrement. Ceci parce que chaque objet, chaque fleur, chaque créature est en lui-même tout ce qui existe, pendant qu’à la fois il est lui-même et rien d’autre.
Le pouvoir de l’imagination est le pouvoir de notre nature de Bouddha, notre instinct le plus profond, un état que les mystiques indiens appellent samadhi. C’est cet état d’activité qu’Enô décrit dans le Rokusôdangyô :
« Dans l’activité comme au repos, ne pas laisser votre esprit demeurer nulle part, oublier la différence entre sage et fou, ne pas discriminer entre sujet et objet, voir l’essence et la forme unies, c’est être pour toujours en samadhi.

Comme semblent différentes les paroles de Thoreau :
« Quelques fois, lorsque je dérive oisivement sur l’étang de Walden, je cesse de vivre et commence à être. »

Cependant, c’est aussi samadhi.

Voici quelques couplets d’Angelus Silesius (Johann Scheffler), 1624-1677. Il devint catholique en 1663 et composa des chants religieux naturels et sentimentaux et des versets dans lesquels il exprime avec la plus grande audace les intuitions philosophiques d’Eckhart. L’élément paradoxal y est si fort, ou plutôt si évident, que le sentiment poétique en souffre. Autrement dit, la discorde est sur-accentuée aux dépens de l’harmonie ; cependant c’est parfois un grand plaisir spirituel d’entendre ces affrontements de puissant contrepoint intellectuel.

« Bist du demütiglich wie eine Jungfrau rein,
So wird Gott bald dein Kind, du seine Mutter sein.

Mensch, werde Gott verwandt aus Wasser, Blut und Geist,
Auf dass du Gott in Gott aus Gott durch Gott selbst !

O Wesen, dem nichts gleich ! Gott ist ganz ausser mir,
Und inner mir auch ganz, ganz dort und ganz auch hier ! »

7) Humour (p.196-203)

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