R.H. Blyth HAIKU vol 1, sect 2,3 l’acceptation reconnaissante

3) L’Acceptation Reconnaissante. (p 169-176)

C’est un tronc d’acceptation reconnaissante de tout ce qui est en nous et en dehors de nous, nos propres manques ainsi que ceux des autres. Voilà la pensée dont s’approche George Herbert quand il dit qu’il est souvent :

« non reconnaissant, quand cela me plaît,
comme si tes bénédictions avaient des jours sans »

En toutes choses nous pouvons considérer de bon cœur l’inévitabilité de :

La pampe d’abord, puis l’épi,
Après cela le blé entièrement.

Nishi fukeba higashi ni tamaru ochiba kana

Soufflant de l’ouest,
Les feuilles tombées s’assemblent
A l’est.

Buson.

Ce que montre le Christ dans la croissance des herbes du champ, et Buson dans les feuilles de l’hiver tombées, Dante le représente dans le passage suivant :

(…)
Inferno III, v.34-51.

Dans ce passage nous sentons, en dehors de la moralité, de la probabilité ou de la vérité des faits rapportés, l’inévitabilité de tout ce qui a lieu. La religion, la poésie ont à voir avec les affaires présentes de l’univers. La fausse religion, qui n’est rien d’autre que de la magie déguisée, dénature le passé, le présent et le futur, les bâtis plus conformément aux désirs du cœur. La fausse poésie fait de même, même si ses résultats en sont moins désastreux. C’est aussi un monde de fuite, un monde de littérature, mais pas de vie. S’il en est ainsi, il semblerait que la science peut seule nous sauver de l’irréalité. C’est vrai jusqu’à un certain point. Elle peut en fait nous sauver de ce qui est irréel, mais ne peut pas nous donner plus qu’un univers mécaniquement correct au lieu de fantaisie. Elle ne peut pas nous dire ce qu’est la vie, ni ne peut nous en donner plus abondamment. Ceci est la fonction de la poésie, mais comme dans le passage de l’Enfer précédemment cité, il nous faut chercher la poésie, pour la réalité, s’entend, dans les endroits les plus improbables également, dans les sons simples des lignes, dans le déni pervers de la vérité, et les impossibles désirs des êtres humains, dans les formidables châteaux intellectuels qu’ils ont érigés, dans les mensonges et les sophismes qui ne sont que des vérités inverties.
Mais à toutes les extrémités de la pensée et du sentiment s’élève la perception que l’acceptation active de l’inévitable est vie, vie de perfection. Dans les passages suivants, de chaque peuple et de chaque temps, de chaque humeur et de chaque incarnation verbale, nous sentons la même attitude joyeuse qui caractérise seule le saint et le sage :

« Das notwendige verletzt mich nicht : amor fati ist meine innerste Natur. »
Nietzsche, Ecce Homo.

Toshi kurenu kasa kite waraji hakinagara

L’année se termine
Mais je porte toujours
Mon kasa et mes sandales de paille.

Bashô.

« Celui dont l’esprit est tourné vers l’être vrai n ‘a pas le temps de regarder vers les petites affaires humaines ou d’être rempli de jalousie et d’inimitié pour les combattre ; son œil se dirige toujours vers des principes fixes et inaltérables qu’il ne voit ni blesser, ni être blessés l’un par l’autre, mais qui tous en ordre bougent selon la raison : les imite, et se conformera à eux, autant que possible. »
Platon, République, 500.

Taorureba taoruru mama no niwa no kusa

Les herbes du jardin
Tombent
Et gisent comme elles tombent

Ryôkan.

« Supporter toutes les vérités nues,
et envisager tout calmement les circonstances,
est le faîte de la souveraineté. »
Keats, Hyperion II, 203-5.

« Un homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort et sa sagesse est une méditation non sur la mort, mais sur la vie. »
Spinoza, Éthiques, IV, 67.

« Il voit les choses sous une certaine forme d’éternité. »
Ib. II, 44.

« Qu’il arrive en lui-même maintenant ou dans mille ans, il est satisfait. »
Whitman.

Tomokaku mo anata makase no toshi no kure

Même ainsi, même ainsi,
La soumission devant l’au-delà –
Fin de l’année

Issa

Parlant de la nécessité de la mort :

« Hé bien, gouverneur, nous devons tous en arriver là, un jour ou l’autre »
« Nous le devons, Sammy » dit Monsieur Weller l’aîné.
« Il y a une providence en tout cela » dit Sam.
« Bien sûr » reprit son père, avec un hochement grave d’approbation, « que deviendraient les croque-morts sans cela, Sammy ? »
Perdu dans l’immense champ de conjectures ouvert par cette réflexion, le vieux M. Weller posa sa pipe sur la table et attisa le feu avec un visage méditatif. »
Pickwick Papers.

« Quand Rôtan* mourut (* littéralement : « Vieilles Oreilles sans Lobes », c’est-à-dire Rôshi), Shinshitsu vint offrir ses condoléances. Il éleva (simplement) la voix en se lamentant trois fois, puis s’en alla. Un disciple demanda : « N’étiez-vous pas un de ses amis ? » « Oui ! » « Était-ce bien alors de présenter ainsi vos condoléances ? » « Avant, je l’avais pris pour un homme ; maintenant (je m’aperçois qu’)il n’en était pas un. Je suis venu et j’ai présenté mes condoléances. Des vieux pleuraient comme pour leurs propres enfants, des jeunes se lamentaient comme pour leur mère. La raison doit en être qu’il proféra des mots déplacés, qu’il pleura des larmes déplacées. C’était fuir le Ciel, multiplier les émotions, oublier d’où il avait reçu (sa nature). Les anciens appelaient cela : « La punition de ne pas être en accord avec le Ciel. » C’était le bon moment pour que vienne le Maître ; c’était le bon moment pour qu’il s’en aille. »
Sôshi.

« En dessous sont les bras éternels. »
Deutéronome 33, 27.

Son détachement et son acceptation de quelque chose dans le destin que les gens ne peuvent pas accepter. Tout à fait au milieu de lui, il accepta quelque chose du destin qui lui donna la qualité d’éternité. »
Saint Mawr.

« …tel qu’un tisonnier ardent vous brûlera si vous le tenez trop longtemps, et que si vous vous entaillez très profondément le doigt avec un couteau, il saignera habituellement.
Alice au pays des merveilles.

Jiguruma no todoro to hibiku botan kana

Le lourd chariot
Passe en grondant ;
Les pivoines tremblent.

Buson.

« Me laisseras-tu gouverner ou vivre en privé, ou rester à la maison, ou partir en exil, ou être un homme pauvre, ou un riche ? Pour toutes ces conditions, je serai Ton avocat auprès des hommes – je montrerai la nature de chacun d’eux, ce qu’il en est. »
Épictète.

Quand Chi-Tzu de Godasan connut l’Éveil, il exprima sa compréhension du Zen en disant : « Les nonnes sont naturellement des femmes. »

« Il se peut que ce que dit le Père est vrai ;
s’il en est ainsi, peu importe pourquoi. »
Charlotte Mew, The Quiet House.

Uroji yori muroji e kaeru hitoyasumi
Ame furaba fure kaze fukaba fuke

Une étape sur le bord du chemin
De la Route Fuyante
Vers la Route Jamais-Fuyante ;
S’il pleut, qu’il pleuve,
S’il vente, qu’il vente.

Ikkyû.

« Une des nombreuses leçons qu’on apprend en prison est que le choses sont ce qu’elles sont, et seront ce qu’elles seront. »
De Profundis.

Inazuma ya kinô wa higashi kyô wa nishi

Éclair d’été !
Hier à l’Est
Aujourd’hui à l’Ouest.

Kikaku.

« Un homme est de service ici ; il ne sait ni comment ni pourquoi, et n’a pas besoin de savoir ; il ne sait pas pourquoi il est ici, et ne doit pas le demander.
Stevenson.

« Cela aima arriver. »
Marc Aurèle, X,21.

Le Zen ,comme le haïku, est une attitude de l’esprit. Bien que ce soit exprimé négativement, on peut dire : « Ne refuse jamais de donner quoi que ce soit. Ne refuse jamais de recevoir quoi que ce soit. » Quoi que ce soit, prends-le, « parce que c’est tout ce que Dieu offre. » C’est cette manière de faire les choses ou de ne pas les faire dans laquelle on vit la vie poétique, la vie religieuse. Eckhardt dit alors :

« Gott sieht nicht an, was du für Werke tust, sondern nur, welche Liebe, welche Andacht, und welche Gemut du bei deinen Werken hast. »

Une fois, quand Ikkyû alla à Sumiyoshi (qui signifie « bon d’y vivre ») et y vit un enterrement, il dit :

Kite mireba koko mo kataku no yado naru wo
Nani sumiyoshi to hito no yûran

Quand nous venons et voyons,
Ici aussi
Que la maison brûle,
Pourquoi les gens disent-ils
« Bon de vivre ici » ?

Mais à ceci un vieil homme répliqua :

Yoshi ashi to omou kokoro o furi-sutete
Tada nani mo naku sumeba sumiyoshi

Rejetez l’esprit qui pense
Ceci est bon ceci est mauvais ;
Vivez simplement
Sans de telles pensées,
Et c’est « bon d’y vivre ».

Ce sentiment de gratitude est rare en ce monde. Il n’y a pas de plus grande différence entre les hommes qu’entre les gens reconnaissants et les gens non-reconnaissants. Johnson dit, dans son Tour to the Hebrides :

« La gratitude est un fruit de grande culture ; vous ne la trouvez pas chez les rustres. »

Quand ce sentiment de reconnaissance s’applique aux choses, c’est de la poésie ; quand il s’applique à toutes choses en leur entièreté, il s’appelle religion, mais le haïku et le Zen sont différents des deux dans le sens où ils traitent de chaque chose comme de toutes. Quand une chose est prise par l’esprit, toutes choses doivent y être présentes. Le sentiment qui accompagne un tel état d’esprit est la gratitude. Pour l’exprimer, nous parlons comme si nous et l’univers étions deux choses distinctes :

« Le monde qui était avant que je naisse,
le monde qui durera quand je serai mort –
qui jamais ne fut l’ami d’Un seul,
ni ne promit d’amour qu’il ne pouvait donner,
mais alluma pour tous son soleil généreux,
et vécut, et nous fit vivre. »
Arnold, A Wish.

Mais ce mot de « généreux » exprime un sentiment chaleureux d’unité dans lequel celui qui donne et celui qui reçoit sont un. Le soleil qui brille sans nous vit en nous ; la chaleur de notre sentiment n’est pas quelque chose de différent de celle du soleil. Alors, avec raison, nous pouvons commander au soleil de briller et aux fleurs de s’épanouir. Nous n’acceptons pas seulement avec reconnaissance, mais ordonnons aussi gentiment à ces choses d’arriver, qui doivent arriver. Quand Michizane se tint dans son jardin pour la dernière fois avant son exil à Kyushu, en 901, il dit :

Kochi fikaba nioi okoseyo ume no hana
Aruji nashi tote haru wo wasuru na

Quand le vent souffle de l’est,
Libérez votre parfum,
O fleurs de prunier ;
Bien que le maître ne soit pas là,
N’oubliez pas le printemps.

Ce sentiment lyrique envers la nature, Issa le convertit en une expérience plus proche et plus journalière :

Yama mizu ni kome wo tsukasete hirune kana

Je fais la sieste,
Laissant l’eau de la montagne
Piler le riz.

Nous avons l’action inverse, par Issa, également :

Ôgi nite shaku wo toraseru botan kana

La pivoine
Me fit la mesurer
Avec mon éventail

Nous voyons donc que cette acceptation reconnaissante peut et doit passer d’une coopération simplement passive à une coopération active avec quelque chose qui n’est en réalité pas différente de notre nature essentielle. Il y a en fait quatre attitudes envers le monde (en relation avec notre attitude envers nous-même) : l’opposition, la résignation, la coopération et la domination. Nous oscillons sans cesse entre elles. Le Zen vient en dernier. Il est l’esprit avec lequel Wordsworth dit aux oiseaux qui chantent déjà et aux agneaux qui gambadent au printemps :

Alors chantez, vous, les oiseaux, chantez un chant joyeux !
Et laissez les jeunes agneaux bondir
Comme au son du « tabor » !

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