R.H.Blyth HAIKU V.1 s.2,5 La non-intellectualité

5) La Non-intellectualité.

Le Zen est non-intellectuel.

« La philosophie couperait les ailes d’un ange »,

dit Keats, et Eckhart en donne la raison :

« Der Mensch soll sich nicht mit einem gedachten Gott begnügen ; wer der Gedanke vergeht, so vergeht auch der Gott. »

Ce qu’un homme connaît, et la seule chose qu’il connaît, est Dieu. Dans la mesure où il connaît Dieu, il est Dieu, puisque toute connaissance est connaissance de soi. C’est ce que nous voulons dire quand nous disons que tous les hommes ont la nature de Bouddha. Ce que nous pensons des choses est assez différent de ce que nous saisissons comme étant la chose même. De nouveau Eckhart dit :

« Alles was man von Gott erdenken kann ist allzusammen nicht Gott. »

La pensée, comme la passion, approfondit l’intuition, mais ne peut en aucun cas se substituer à elle. À travers ceci vient l’inexplicabilité de la vie, de la poésie.
De ce fait de la non-intellectualité du Zen et du haïku, nous pouvons voir un sens profond dans le proverbe

« Les comparaisons sont odieuses »,

ce qui explique l’échec, en tant que poésie, de haïkus tels que le suivant :

Meigetsu ya kusaki ni otoru hito no kage

La claire lune d’automne :
Les ombres d’arbre et d’herbe –
Et celles des hommes !

Baishitsu.

Remarquez aussi que, assez naturellement, le clair de lune n’a aucune connexion (poétique) avec les ombres qui contrastent les unes avec les autres ? On rencontre la même faute dans un autre verset du même auteur :

Sate wa ano tsuki ga naita ka hototogisu

Tiens, était-ce la lune
Qui a crié ?
Un coucou !

Il y eut l’intuition de l’identité, la première pensée, qui se laissa submerger par la seconde. Quand nous n’utilisons que l’intellect, nous n’aboutissons nulle part. Comme dit Alice :

« Je suis sûre que je ne suis pas Ada, parce que sa chevelure fait de longues boucles et que la mienne n’en a pas du tout, et je suis sûre que je ne suis pas Mabel, parce que je sais plein de choses différentes et qu’elle, oh !, elle en connaît si peu ! De plus, elle est elle et je suis moi et – oh dear, comme tout ceci m’embrouille ! »

La poésie a pour base philosophique (inconsciente) le fait que tout est changeant, non fixe, ni fixable, contradictoire, qu’une montagne n’est pas une montagne, et cependant qu’elle en est une.

« Il tient le manche de la houe, mais ses mains sont vides ;
Il chevauche le buffle d’eau, mais il va à pied. »

De là vient que poésie et science, religion et science sont vraiment antinomiques. La science objective, abstrait et généralise. La poésie identifie, vit dans et par la chose, et enfin particularise. Prenant part à ce paradoxe, le poète s’unit à l’objet, qui, comme l’âne de Baalam, parle avec une voix d’homme.
De plus, il y a la question du tout et des parties. L’intellect peut comprendre que toute partie d’un tout est une partie, mais ne peut l’envisager dans sa totalité. Il peut comprendre tout ce que Dieu n’est pas. La divinité d’une chose est manifestée dans son entièreté. Donc, puisque l’Amour est la personnalité dans son ensemble, nous aimons Dieu et il nous aime ; nous connaissons une chose et cette chose nous connaît ; nous nous connaissons les uns les autres en tant qu’entiers. Toute compréhension partielle, la compréhension d’une partie d’un tout est mauvaise, bien que pas toujours mauvais dans le sens spécifique de moral. La connaissance scientifique d’une chose est donc, dans son divorce d’avec l’ainsité, l’entièreté de cette chose, potentiellement mauvaise, et mauvaise en fait quand on emploie la chose sans égard pour son ainsité, mais scientifiquement, partiellement, intellectuellement. Eckhart dit :

« Gott will wohl dass die Seele auch das wahrnähme, was Gott selbst nicht ist. Er will aber nicht dass sie etwas liebhabe ausser ihn, denn er hat sie zur Einung mit sich geschaffen. »

Et ici, en rapport avec la question du mauvais usage de l’intellect, nous pouvons recommander la prudence. Non seulement l’intellect complique, mais en plus il généralise. Méfiez-vous de la sur-simplification. Si nous ne pouvons pas garder notre équilibre, comme le fait la vie, entre la variété et l’unité, choisissons, s’il le faut, la variété comme étant la moins dangereuse, la moins tentante intellectuellement. Si nous essayons de forcer toute la poésie à entrer dans une seule théorie quelconque (que nous pouvons appeler Zen, mais qui ne l’est pas) nous nous retrouverons serviteurs et non maîtres de l’intellect ; nous forcerons les significations, essaierons de forcer la vie, et serons contraints par elle.. La poésie peut non seulement utiliser le Zen, mais aussi son absence :

Ta wo urite itodo nerarenu kawazu kana

J’ai vendu le champ,
Et n’ai pas pu en dormir,
À cause des grenouilles.

Hokushi.

Nous faisons la volonté de Dieu même quand nous lui désobéissons. L’éveil et l’illusion ne sont pas deux choses différentes. L’homme ordinaire est Bouddha. Prenons la poésie de la même manière que nous prenons la vie, comme elle vient, sans considération pour les théories et les explications préconçues. L’unité y sera, n’en doutez jamais, mais essayons de la forcer, et nos interprétations mortes seront condamnées par la vie de la poésie même. C’est le sujet des paragraphes liminaires de l’essai de Pater sur Le Style, et de :

« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. »

Et de même qu’on ne peut pas expliquer la poésie, mais seulement la répéter, la religion, c’est-à-dire la vie en accord parfait avec la réalité, ne peut pas être interprétée verbalement :

« Bougeant dans toutes les directions,
même le Bouddha ne peut en discourir. »

Le psalmiste dit :

« Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. »

Toutes les fois que nous lisons ceci nous savons, au plus profond de nous, que cela est vrai. Mais quand nous y pensons, par-dessus tout, quand les prêtres prêchent dessus, nous savons, intellectuellement parlant, que c’est faux. Du point de vue religieux, c’est évident. Mais ce que nous savons par intuition est beaucoup plus subtil que n’importe quelle explication que nous pouvons en donner. Saint Augustin dit :

« Si nemo me quaerat, si quaerenti explicari velim nescio. »
Confessions, XI, 14.

Les mots de David ne se réfèrent pas aux choses matérielles, puisque nous pouvons manquer, et manquons de nourriture, de chaleur, et sommes même privés du strict minimum pour vivre.
Cela fait-il référence aux seules matières intellectuelles, alors, à l’amour de dieu in vacuo, ou à toute autre abstraction de la sorte ? Il peut difficilement en être ainsi, car quelle sorte de berge est-il, qui aime ses brebis mais ne leur donne ni herbe, ni protection contre les éléments ? Quel genre de protecteur est-il, qui nous gratifie sans distinction de la peste, des tremblements de terre, des tornades et de toutes les formes de mort terrestre et maritimes, sans parler de la folie et de la mort sous-jacente à la vie ?
La vérité, la profonde et douloureuse vérité, presque insupportable, que nous réalisons intuitivement en lisant les paroles des Psaumes, est que nous n’avons besoin de rien. Toutes les joies et les chagrins, les triomphes et les agonies humaines sont nôtres. Ils sont notre héritage, en tant qu’hommes, que fils de Dieu, que Bouddha !

« La joie et le malheur sont finement tissés,
habit pour l’âme divine. »

Ne vouloir que le bonheur est l’erreur cardinale de l’homme. Tout accepter
« avec une magnitude d’esprit simple et héroïque »,
(Samson Agonistes)
est la Voie. Et quant aux explications de tout ceci :

« Si tu connais la signification inhérente au luth,
pourquoi te troubler du son de la corde ? »

Ce qui suit est un exemple d’ « explication ». Gaunt dit :

« Tous les endroits que l’œil des cieux visite
sont pour un sage ports et refuges heureux.
Apprends-toi la nécessité de raisonner ainsi ;
Il n’y a pas de vertu comparable à la nécessité.
Ne pense pas que le roi t’ait banni
(…)
Va, dis que je t’ai envoyé chercher les honneurs
Et pas que le roi t’a exilé. Ou suppose
Qu’une pestilence dévorante accable notre air,
Et que tu t’envoles vers un climat plus sain.
Regarde ! Ce qu’il importe à ton âme, imagine-le
Etre là où tu vas, non là d’où tu viens.
Suppose que les oiseaux chantants sont des musiciens
(…)
Que les fleurs sont gentes dames, et que tes pas ne sont rien de plus
Qu’une cadence délicieuse, ou qu’une danse ;
Car le désespoir rongeur a moins le pouvoir de mordre
L’homme qui s’en moque, et le rend lèger. »

(King Richard, II, 1,3.)

À l’exception des deux premières lignes, qui contiennent du Zen, tout est vrai – et faux !. Le L’expérience la plus momentanée de la bonté du mal, l’indifférence aux circonstances, le désir de la destinée, valent toutes les philosophies du monde. L’erreur est perceptible dans les mots : « raisonner ainsi », « Ne pense pas », « Suppose que », « Dis », « Imagine ». Encore une fois Gaunt s’étale. Dans l’enseignement du Zen, comme dans les sermons du Christ, la brièveté fait partie de leur force ;

« L’eau que boit une vache se transforme en lait ;
l’eau que boit un serpent se transforme en venin. »

« Heureux ceux qui ont le cœur pur,
car ils verront Dieu. »

Ceux-ci, comme le « Il n’y a pas de vertu comparable à la nécessité » de Gaunt, convainquent sans tenter de persuader. Bolingbroke répond à Gaunt en ces termes :

« O, qui peut porter le feu dans sa main
en pensant au Caucase gelé ?
Ou rassasier le côté affamé de l’appétit
En imaginant seulement un banquet ?
Ou plonger nu dans la neige de décembre
En pensant à la formidable chaleur de l’été ?
O ! non, l’appréhension du bien
Ne donne qu’un plus grand sentiment du pire.
Le sinistre malheur ne reste jamais plus sur le cœur
Que quand il mord, mais ne perce pas l’abcès. »

Il y a peut être une limite, alors, à ce que

« rien n’est, mais y penser le crée. »

Nulle somme de pensée, c-à-d. foi et croyance de l’espèce la plus profonde, n’émoussera un couteau aiguisé ni ne ressuscitera un mort. La foi ne peut pas remuer des montagnes. Mais elle peut garder les montagnes à leur place (aussi longtemps qu’elles resteront là), et si elles bougent, elle les fait bouger. Cette suite d’évènements, pas leur maîtrise, est instantanée ; est dans la volonté. Elle ne rend pas les choses pénibles plaisantes, ou vice versa :

« Une chose longue est le long corps du Bouddha ;
une chose courte est le corps court du Bouddha. »

Quand l’esprit est tranquille, il peut accepter de telles affirmations et s’en satisfaire, mais dès que nous les élaborons, l’esprit, la part intellectuelle de l’esprit s’active pour travailler par elle même. Dans son Essay on Man, Pope dit :

« Toute la nature n’est qu’art, inconnu de toi ;
tout hasard, une direction que tu ne peux pas voir ;
toute discorde, une harmonie incomprise ;
tout mal partiel, un bien universel ;
(…) »

Ceci n’est que trop vrai, mais d’une vérité froide, morte, qui n’a pas assez de vie pour pénétrer le cœur. Quand Shelley reprend cela, nous sentons une grande différence :

(…)

Dans ces mots, la vérité se glisse, irrésistiblement dans nos esprits, parce que cette vérité est sublimée dans la forme qui peut être reçue immédiatement par notre instinct le plus profond. Le problème pour le haïku, à la fois dans la composition et dans l’appréciation, est le même que pour la vie même : comment retenir et assimiler les éléments intellectuels qui distinguent les animaux les plus élevés des plus bas dans la vie instinct(uelle) commune à tous. Quelques fois, vraiment, nous pouvons exprimer ce que nous signifions mieux par notre silence, que d’aucune autre manière :

Ganjitsu no kokoro kotoba ni amari keri

Jour du Nouvel An
Ce que je ressens est trop
Pour les mots.

Daiô.

La masse incohérente, chaotique de pensée-émotion, qui est le fonds de notre existence, émerge parfois, cristallisée en mots. En s’exprimant, elle perd quelque chose de sa vitalité primitive. Si nous pouvions seulement exprimer en n’exprimant pas, nous pourrions avoir le gâteau et la cerise dessus, et c’est ce que le poète a essayé de faire dans le poème ci-avant. Cependant, dire simplement qu’une chose est inexprimable, n’est pas l’exprimer. Mais nos sentiments au Nouvel An sont particulièrement difficiles à mettre en mots, même s’ils sont si insistants. Voyez le conseil d’un vieux professeur de Cambridge à un jeune étudiant, qui lui faisait part des difficultés et des doutes qui le torturaient :

« Difficultés, doutes ! » répondit en écho me vieux gentleman. « Prenez deux verres de porto. Si ça ne les dissipe pas, prenez-en deux de plus, et continuez le dosage jusqu’à ce que vous ayez (re)trouvé l’aisance de votre esprit ! »
Baring-Gould, The Reverend. M.M.

Cette « aise de l’esprit » est ce que Spinoza appelle l’ « éternité » de l’homme, distincte de son immortalité temporelle, qu’il nie :

« Si nous faisons attention à l’opinion commune des hommes, nous verrons qu’ils sont conscients de l’éternité de leur esprit ; mais ils confondent l’éternité avec la durée, et l’attribuent à l’imagination ou à la mémoire, qui, pensent-ils, restera après la mort. »
Ethics,V, 34, note.

En d’autres termes, quand les hommes pensent, quand ils utilisent leurs intellects, ils supposent que l’éternité qu’ils ressentent par moments est une promesse, un avant goût de leur immortalité dans le temps. C’est pourquoi Saint Jean de la Croix dit, dans The Dark Night of the Soul :

« Si un homme souhaite être sûr de la route qu’il emprunte, il doit fermer les yeux et marcher dans la nuit. »

Bashô dit la même chose d’une manière moins poétique :

Inazuma ni satoranu hito no tôtosa yo

Combien admirable
Celui qui ne pense pas : « La vie est éphémère »
Quand il voit l’éclair !

6) La Contradiction
(p.189-196)

°°°
N.B. : les passages entre (…) sont des passages qui restent à traduire.
D.
°°°

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