R.H. Blyth HAIKU vol I sect 2 Le désintéressement. (p.155-160)

RH Blyth HAIKU vol 1, sect 2, p. 155

1) Le désintéressement.

Que l’on voie les choses sans référence au profit ou à la perte – même vaguement spirituels – relève du domaine du désintéressement.

Qui aime Dieu ne désire pas que Dieu doive l’aimer en retour d’une affection particulière ou partiale.

Kiri-shigure fuji wo minu hi zo omoshiroki

Pluie de brume ;
Aujourd’hui est un jour faste
Même si l’on ne voit pas le Mont Fuji.

Bashô.

Carlyle, lui aussi exprime cette idée de ne rien exiger de la vie, de la nature, à sa manière tapageuse :

Mon frère, l’homme brave doit donner sa vie. Donne-la te conseillé-je – tu ne comptes pas vendre ta vie d’une quelconque manière ?… Donne-la, comme un cœur royal : que le prix ne soit Rien. Dans un certain sens tu possèdes donc tout pour cela ! L’homme héroïque, – et chaque homme n’est-il pas, Dieu soit loué, un héros potentiel ? – se doit de faire cela, de tous temps et en toutes circonstances.

L’esprit de courage qui inspira Carlyle permit à Hayashi Gahô, lettré japonais confucéen du milieu du XVIIème siècle, de voir la similitude fondamentale entre le lettré ou le poète, et le guerrier. Dans le Sentetsu Sôdan, recueil de huit volumes relatant les anecdotes de lettrés japonais confucéens, édités par Hara Zen (mort en 1820), nous pouvons lire :

Hayashi Gahô avait une forte volonté et un caractère remarquable. Il adorait l’étude, possédait un grand bagage et une large érudition. Il dit : « Le guerrier prend ses armes et combat. ; en mourant, il atteint une renommée glorieuse. L’érudit, étudiant les livres, se fait ses propres opinions, pour lesquelles, cela va sans dire, il est prêt à perdre sa vie. »

Cette perte de sa propre vie, quand volontaire, est un état de repos et de bien-être :

Pour profiter du bonheur véritable, nous devons voyager très loin, et même en-dehors de nous ; car la Perle que nous recherchons ne se trouve pas dans l’Océan Indien, mais dans l’Empyrée.

Quand nous nous trouvons dans cette condition, nous pouvons tout voir et voir de ses yeux, écouter de ses oreilles, voler de ses ailes :

Chô kiete tamashii ware ni kaeri keri

Le papillon disparu,
Mon esprit
Me revint.

Wafû.

Dans cet état, Shelley put écrire, dans Prometheus Unbound :

Comme les étoiles aigües percent l’air cristallin de l’hiver,
Et se contemplent dans la mer.

Dans cet état Blake dit de l’alouette qui commence à chanter :

Toute la nature l’écoute, et le terrible soleil
S’arrête sur la montagne, considérant ce petit oiseau
Avec des yeux de douce humilité, d’émerveillement, d’amour et de crainte.

(Milton).

Dans ce désintéressement il n’y a que la nature et l’oiseau, mais dans la strophe suivante seul reste le chant de l’oiseau, la nature et l’alouette sont englouties dans ses notes exubérantes :

Koe bakari ochite ato naki hibari kana

L’alouette :
Seule sa voix tomba
Ne laissant rien derrière elle.

Ampû.

Un autre exemple vient d’Emerson, où la propre nature de Bouddha des choses inanimées se meut en elles :

Et la pauvre herbe prévoira et combinera
Ce qu’elle fera quand elle sera humaine.

(Bacchus).

L’herbe, les étoiles, l’alouette sont donc

L’âme humaine de la terre universelle,
Rêvant des choses à venir,

(The Excursion).

et en même temps, le poète lui-même. L’artiste a le même but, et les mêmes moyens pour l’atteindre. Dans Modern Painters, Ruskin nous conte la jeunesse de Turner, comment il s’efforçait de pénétrer l’essence des choses, leurs limites, courbes et angles, leur poids, tension et mouvement. Sous le Pont de Londres, parmi bateaux et navires, il « étudiait » leur nature essentielle.

Cette mystérieuse forêt sous le Pont de Londres – meilleure pour l’enfant qu’un bois de pins ou une futaie de myrtes. Comme il a dû agacer les bateliers, les suppliant de le laisser s’accroupir partout entre les étraves, immobile comme une bûche, pour qu’il puisse seulement flotter là parmi les bateaux, et autour, et avec, et dessous, observant et escaladant – les seules choses magnifiques qu’il puisse voir au monde, à part le ciel ; mais quand le soleil est sur leurs voiles, hissées ou affalées, sans cesse dérangées par le mouvement de la marée et
les manœuvres de mouillage, magnifiques, indiciblement.

Combien proche de cela – bien que si éloigné en temps et en lieux, en sentiment et expression – est ce simple waka d’Ippen (1239-89) :

Tonaureba ware mo hotoke mo nakari keri
Namu amidabutsu namu amidabutsu

Quand on l’exprime :
Il n’y a pas de moi,
Pas de Buddha :
« Namuamidabutsu
namuamidabutsu »

Dans la nuit calme de la fin du printemps, les grenouilles, dans leur propre langue, disent la même chose :

Tatazumeba tôku mo kikoyu kawazu kana

Immobiles –
Les voix des grenouilles
Entendues aussi de loin

Buson.

En vérité, les grenouilles sont silencieuses ; c’est la nature-grenouille du poète qui parle par sa voix.
Ce non-égoïsme est la cause immédiate et suffisante de l’accomplissement, de l’interpénétration avec toutes choses. Sôshi dit :

Seulement « celui qui est arrivé » sait et comprend que toutes choses sont une. Il ne se considère pas comme séparé des choses, mais s’identifie avec elles dans leur activité essentielle.

Pour certains, l’identification avec leur congénères humains est le chemin le plus simple.. William Morris souligne les activités secrètes de cet instinct dans le passage qui suit :

Savez-vous que, quand je vois un pauvre hère saoul et brutal, je ressens toujours, loin de mes propres perceptions esthétiques, une sorte de honte, comme si moi-même, j’avais quelques chose à y voir.

Saint Paul dit la même chose :

Qui est faible sans que je le sois ?
Qui est offensé que je ne brûle ?

Bashô, avec le même esprit qui dicta ces mots « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », dit :

Aki fukaki tonari wa nani wo suru hito zo

L’automne est profond :
Mon voisin,
Comment vit-il ? je me le demande.

Pour certains, la réalisation du désintéressement des choses s’obtient par une réalisation du non-ego,

Honrai mo naki inishie no ware nareba
Shini-yuku kata mo nani mo ka mo nashi

Mon moi ancien,
Par nature
Non-existant :
Pas de destination,
Rien de valeur.

Ikkyû

Pour d’autres, cependant, l’identification avec la nature, avec les animaux, ou « avec rochers, cailloux et arbres » vient plus facilement. Sôshi, parlant d’un homme appelé Tai Shi :

Il était la tranquillité-même, endormi, et en repos parfait quand éveillé. Maintenant il devenait cheval, maintenant il devenait bœuf.

On devine le même état dans différentes parties du Vieux (pas du Nouveau) Testament, par exemple dans Job :

Tu seras en accord avec les pierres des champs, et les animaux des champs seront en paix avec toi.

Keats exprime cela plus familièrement dans Meg Merrilies :

Ses frères étaient les collines rocailleuses,
Ses sœurs les mélèzes ;
Seule avec sa grande famille,
Elle vivait à loisir.

Cet état s’exprime encore plus intimement dans les vers suivants, parce que seule la nature de saule du poète est ressentie :

Go-roppon yorite shidaruru yanagi kana

Cinq ou six
Se penchant de concert –
Saules

Kyorai

Pour d’autres encore cette auto-identification est ressentie sur un plan encore plus vaste, plus général avec toute vie, avec la vie en tant qu’entité, avec le Bouddha, avec Dieu. La cinquième des sept courtes sentences trouvées sur un tas d’ordures du Nil en 1887, et attribuée au Christ, dit :

Jésus dit : frappe le rocher, et tu me trouveras ; creuse le bois et là je serai.

Tous les sons sont la Voix de Dieu,
Car ce n’est pas toi qui parle mais l’esprit de ton Père qui es en toi

(Jean, 10,4).

Sotôba dit :

La voix du torrent montagneux est celle de La grande langue ;
Les lignes des collines ne sont-elles pas le Corps Pur du Bouddha ?

Toutes choses, aimantes et mourantes sont Dieu vivant et mourant :

Warum ist Gott Mensch geworden ? Darum, dass ich derselbe Gott geboren würde ! Warum ist Gott gestorben ? Darum, dass ich der ganzen Welt und allen geshaffenen ersterbe !

Eckhart parle de l’identité de l’Homme et de Dieu dans les termes les plus puissants possibles :

« Ihm gleich » bezeichnet noch immer eine Fremdheit und Ferne. Zwischen Gott und der Seele ist aber weder Fremdheit noch Ferne. Darum ist die Seele Gott nicht gleich, sondern vielmehr ist sie mit ihm « allzumal gleich, » und dasselbe das er ist.

Spinoza parle aussi de l’illusion de notre séparation individuelle, et dit, avec la pureté et la chaleur qui le caractérisent :

Le plus grand bien est la connaissance de l’union que l’esprit a avec la nature entière.

Cette « connaissance », cependant, n’est pas une connaissance intellectuelle, parce que l’entièreté de la nature, son intégralité ne peuvent être connues possiblement que par l’intégralité de notre propre nature, par sa vacuité totale et son entier désintéressement.

2) La solitude (p.161-9)

Étiquettes : ,

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :