Eric Amann The Wordless Poem / Le Poème sans mots (1)

Chapitre 1 : LA VOIE DU HAÏKU

Vieille mare :
grenouille plonge
bruit de l’eau
Bashô

Ce poème, traduit du japonais aussi littéralement que possible, est un haïku.
En fait, c’est un des haïkus les plus célèbres. Écrit en 1686 par Bashô, poète et
disciple du zen, il montre, dit-on, ses progrès vers « l’illumination » et marque
un tournant dans sa vie et dans son art… Il marque aussi le début de « La Voie
du haïku ».
Cependant, pour beaucoup de lecteurs occidentaux, non familiers du zen, cela
n’apparaît pas trop comme un commencement et leur réaction sera plutôt celle
d’une déception que d’une « illumination ». Quant à la poésie – quelle image
peut être moins poétique que celle d’une grenouille plongeant dans l’eau? Un
lecteur habitué à Wordsworth et Tennyson pourrait estimer que Bashô aurait dû
nous offrir un peu plus que ce filet de prose inachevée, et que son traducteur
aurait pu mieux faire que de le rendre aussi approximativement.
Tel qu’il se présente, le poème contient moins d’une douzaine de mots, sa
grammaire en est fragmentaire, sa langue semble réduite à sa plus simple
expression; en dehors de la seule image, le poète ne mentionne même pas
pourquoi il juge bon de relater un événement aussi banal, encore moins de le
présenter au monde comme étant de la poésie.
Il est clair que le haïku n’est pas un poème au sens occidental du terme. Le
haïjin n’utilise ni les mêmes techniques, ni ne recherche les mêmes effets que le
poète occidental. Tant que nous approcherons le haïku avec nos idées
conventionnelles sur la poésie, il ne deviendra jamais plus qu’un tableautin de
mots très banal, voire simpliste.
Mais le haïjin ne cherche pas à produire un « effet poétique ». Si le haïku
n’est pas avant tout « un poème », qu’est-il? R.H. Blyth, qui consacra la plus
grande partie de sa vie à l’étude du haïku, conclut que c’était « une forme de
zen », et qu’ « il faut comprendre le haïku du point de vue du zen ». Alan W.
Watts, D.T. Suzuki et Eugen Herrigel, trois des plus renommés présentateurs du
zen en Occident de nos jours, considèrent également que le haïku est
principalement une expression du zen en poésie.
La question logique suivante devrait donc être : « Qu’est-ce que le zen? »
Mais chercher une réponse sensée à cette question démontre déjà notre
incompréhension du zen, parce que le zen considère que ce qui a été mis en mots
est déjà une falsification de la réalité.
Il est donc beaucoup plus facile de dire ce que le zen n’est pas : de même que
le haïku n’est pas de la poésie dans l’acception occidentale du terme, de même le
zen n’est pas une religion ni une philosophie au sens où nous l’entendons. Le zen
n’a ni dogmes ni doctrine; il n’a ni théorie ni théologie; pas de concept
de « Dieu » ou de « l’âme » tels que nous les comprenons : en fait, le zen n’a de
concepts d’aucune sorte. Seule la vie le concerne, pas les mots de la vie.
C’est pour cela que les maîtres zen, confrontés à des questions telles que :
« Qu’est-ce que le zen? » répondent invariablement par des réponses non
verbales (telles que celle qui consiste à frapper le questionneur sur la tête), ou
donnent des répliques aussi surprenantes que :
« trois livres de lin »,
« le cyprès dans la cour »,
« trois repas par jour et une bonne nuit de sommeil ».
Ces paroles apparemment insensées ont cependant deux choses en commun :
1. le refus de répondre à la question dans les termes où celle-ci a été posée (c’està-
dire en termes intellectuels);
2. l’accent mis sur quelque chose d’absolument
banal et ordinaire, une chose quotidienne ou un événement naturel, forçant ainsi
l’esprit du demandeur à passer de l’abstrait au concret et de l’intellectuel à
l’actuel.
Ceci est exactement la manière avec laquelle les maîtres de haïku répondent
aux questions sur le haïku. Quand on lui demanda quel entraînement il fallait
pour devenir poète, un maître répondit : « la lune croissant sur la lande ». Et
quand on demanda à Onitsura ce qu’était l’essence d’un haïku, il répondit : « un
camélia fleurit dans le jardin ».
Nous pouvons tirer de tout ceci nos premières conclusions sur le haïku :
contrairement à la plupart des autres formes de poésie, il n’est pas concerné par
l’expression de la Vérité, de la Beauté, ou d’autres sortes d’idées, concepts ou
symboles; il ne renferme aucune signification profonde ou ésotérique; il
s’occupe entièrement de l’ici et du maintenant, de la nature, avec l’intuition qui
naît de l’expérience sensorielle immédiate, avec les images et les sons ordinaires
de ce monde. D.T. Suzuki dit ainsi : « un haïku n’exprime pas des idées, mais
présente des images reflétant des intuitions ».
Par conséquent, le problème pour le lecteur occidental n’est pas de trouver le
sens caché, la « signification symbolique » d’un haïku, car il n’y en a pas, mais
de reconvertir les images d’un haïku en ses propres intuitions. Et la réponse à
ceci se trouve dans l’art de lire les haïkus. On ne doit pas lire un haïku comme un
poème plus long. C’est plus un objet de contemplation. Il nous faut d’abord nous
vider l’esprit de toutes nos idées préconçues, et ré-expérimenter ce que le haïjin a
vu ou entendu, ou senti; nous devons laisser les images nous toucher, nous
devons pénétrer, par exemple, le calme de la vieille mare, voir/entendre/sentir le
saut soudain de la grenouille, et laisser les cercles s’amenuiser lentement dans
notre esprit. C’est seulement si nous nous mettons ainsi à la place du poète,
seulement si nous expérimentons les images directement et sans
intellectualisation, que le haïku – s’il est bon – atteindra son effet, évoquant
humeurs et mémoires, échos et clapotis d’associations, jouant sur l’esprit comme
si c’était un instrument dont les cordes sympathiques résonnaient à l’attaque
d’une seule note. Et la totalité de cette expérience est la « signification » d’un
haïku.
En résumé, un haïku est plus qu’une « forme » de poésie. Le même esprit
anime les oeuvres de Sesshû, la cérémonie du thé de Rikyû et le haïkaï de Bashô.
Un haïku c’est aussi une manifestation du zen et donc l’expression d’un état
particulier de conscience : « chaque haïku véritable est une relation rapide en
mots d’un moment de « satori », du flash soudain d’illumination » (Harold
Stewart). Chaque haïku est comme la réponse d’un maître zen à la question d’un
débutant sur le sens de la vie. Et la réponse semblera résider ni dans le neuvième
cercle du paradis, ni sur les lèvres des prêcheurs et des prophètes, mais être
disséminée tout autour de nous, sous des myriades de formes, pas moins dans la
chute d’une feuille que dans la piqûre d’un insecte, dans le son d’une grenouille
ou dans le chant d’un rossignol et, que l’on envoie une fusée sur la lune ou que
l’on s’assoie tranquillement avec Bashô dans son jardin, les réponses sont les
mêmes… les réponses sont partout … écoutez :

Vieille mare :
grenouille plonge
bruit de l’eau

°°

(à suivre : chapitre 2 : SANS MOTS)

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