HAIKU Blyth Zen – 7) L’humour

7) L’humour. (p.196-203)

L’humour est un élément indispensable de la poésie et de la religion. Il a été si souvent mis de côté et oublié, avec des résultats désastreux. (La religion Catholique Romaine est une honorable exception à la règle qui veut que le christianisme soit sans humour dans toutes ses croyances et dans son attitude générale.) Ce ne fut pas un simple accident que le haïku soit sorti du jeu des rimailleurs et soit devenu sérieux et littéraire grâce à Bashô. La légèreté, la franchise, le manque de sentimentalité (ennemi mortel de tout rire véritable), le paradoxe central caché quelque part dans chaque haïku proviennent non pas des versets aussi anciens que les exemples suivants, mais à travers eux :

Manmaru ni izuredo nagaki harubi kana
Sôkan (1458-1546) :
parfaite sphère émergeant,
et pourtant qu’elle est longue,
la journée de printemps !

(Il y a un jeu de mots, ici, entre « soleil » et « journée ».)

Tsuki ni e wo sashitaraba yoki uchiwa kana
Sôkan :
Un manche
à la lune :
quel magnifique éventail !

Uta ikusa bundu nidô no kawazu kana
Teishitsu (1609-73) :
La grenouille
possède les deux arts :
du chant et de la bataille

Hana-iki no arashi mo shiroshi kesa no fuyu
Shô-i (17è siècle) :
Même la tempête du souffle
est blanche
ce matin d’hiver.

Saotome ya yogorenu mono wa uta bakari
Raizan (1653-1716) :
Les femmes plantant le riz –
tout en elles est sale
sauf leur chant.

Le haïku trahit son origine dans un de ses sujets, étrange et indigne de la littérature : les amours des chats :

Nete okite ôakubi shite neko no koi
Issa :
Ayant dormi, le chat se lève
et avec de grands bâillements
s’en va faire l’amour.

Hige ni tsuku meshi sae miezu neko no koi
Taigi :
Amours du chat;
oublieux même du riz
collant à ses moustaches.

Osoroshi ya ishigaki kuzusu neko no koi
Shiki :
Quelle horreur !
Ils ont cassé le mur de pierre,
les chats amoureux !

Lear dit :

 » Il y avait un vieil homme qui dit  » Chut,
je perçois un jeune oiseau dans ce buisson !
Quand ils demandèrent :  » Est-il petit ?  » il répondit :  » Pas du tout,
il est quatre fois plus gros que le buisson !  »

Cela souligne l’état d’incompréhension générale des choses, en raison de leur essence apparemment spatiale, mais pas vraiment en fait; mais si nous l’exprimons en mots, personne, pas même l’écrivain, ne sait de quoi il parle. Quand nous lisons les vers de Lear, nous savons quelque chose immédiatement, quelque chose qu’on ne peut pas mettre en mots valides du point de vue du sens et de la logique, mais qui demanderait une expression quelque peu différente.
Dans les vers suivants de Lear, la vache est l’univers, dont nous nous efforçons d’amadouer le coeur de mille façons :

 » Il y avait un vieil homme qui dit :  » Comment
pourrais-je fuir cette horrible vache ?
Je m’assiérai sur cet échalier
et continuerai de sourire,
ce qui adoucira peut-être le coeur de la vache !  »

Les senryûs émergèrent au 18è siècle, avec Karai Hachiemon (1718-90) dont le nom de plume était Senryû. Ils sont plus cyniques et moins raffinés que les haïkus, mais, plus important encore, il leur manque l’élément d’interpénétration qui constitue l’aspect religieux de tous les haïkus. Certaines lignes du Housekeeper de Lamb pourraient être écrites comme des haïkus. Le sujet en est l’escargot :

 » Où qu’il se balade,
frappe où tu veux,
il est sûr d’être chez lui.  »

Ceux qui suivent, particulièrement le premier d’entre eux, ont une valeur poétique plutôt supérieure à la moyenne. C’est après tout, jusqu’à un certain point, affaire personnelle. Si vous faites ressortir l’humour, c’est un senryû; si vous considérez plus la poésie, c’est un haïku :

Michi toeba ichido ni ugoku tauegasa
Demandant le chemin,
tous les chapeaux de bambou
bougent ensemble.

Uchiwa-uri sukoshi aoide dashite mise
Le vendeur d’éventails
en sortit un,
montrant comment faire.

Kaminari wo manete harakage yatto sase
Imitant le tonnerre,
réussissant enfin
à lui faire enfiler sa veste.

On pensait autrefois que si quelqu’un était nu, le tonnerre emporterait son nombril. Une mère use de ce proverbe pour faire mettre à son fils têtu son tricot de peau, avec un bruit qui imite le tonnerre.

Naki mono no yô ni toraeru tokoroten
Sortant la gelée Gelidium :
c’est comme
ne rien prendre.

Cette gelée est transparente, et se conserve généralement dans de l’eau, si bien que lorsqu’on essaie de la prendre, on dirait qu’on prend quelque chose d’invisible, d’inexistant.
L’humour du haïku et du zen est beaucoup plus fondamental que cette catégorie plutôt évidente d’humour. Il descend jusqu’à des couches plus profondes de l’inconscient où attendent les répressions avec une impatience mal dissimulée. Il va au-delà jusqu’au royaume où une chose est et n’est pas à la fois, et cependant, au même instant, est. Prenons un exemple, difficile :

tsuka mo ugoke waga naku koe wa aki no kaze
Bashô :
Tremble, ô tombe !
Le vent d’automne
est la voix de ma plainte.

Ce verset fut composé à l’occasion de la mort d’Isshô, un poète contemporain de Bashô. On peut y penser de cette manière. Notre foi fait bouger les montagnes. Notre amour fait bouger le soleil et les étoiles. La nature elle-même compatit à notre douleur, et la tombe tremble dans la bourrasque d’automne qui ne fait qu’un avec nos soupirs.
Le vent peut souffler, et nous pouvons pleurer avec une angoisse extrême, mais la tombe ne bougera pas. Notre foi ne fait pas bouger une taupinière, encore moins une montagne. Le soleil brille sur les bons et sur les méchants. Cette contradiction, comme la précédente,

Le Seigneur est mon berger;
je ne manquerai de rien

avec les faits réels de la vie humaine, tire sa force de la vérité et de la fausseté qu’elle expose. En d’autres termes, chaque vérité contient en elle-même une sorte de fausseté qui nous attire par son absurdité même, l’incongruité du fait dans sa nature auto-contradictoire. Nous ressentons profondément qu’il y a quelque chose de bizarre, quelque chose d’étrange à propos de tout, et quand cette qualité contradictoire est profonde, religieuse, poétique, quand tout est révélé et nous est transparent, nous pleurons d’une joie incontrôlable ou rions d’un désespoir irrépressible.
Tout rire véritable, qui vient des tripes, est, jusqu’à un certain point, une réalisation de la vérité, vérité que l’esprit normal dans sa conscience diffuse et son intellectualisme foncier ne peut non seulement jamais atteindre, mais peut éviter et obscurcir, et fait ceci en permanence. Le fait étrange est que ce monde dont nous désirons nous libérer, est cependant celui où nous désirons vraiment vivre, d’une manière ou d’une autre. Et quand nous y pensons, n’est-ce pas la force du paroxysme de l’extase (nous disons même d’un homme qu’il est « mort de rire ») que nous rencontrons dans les jeux et mots d’esprit, l’évidence que nous sommes temporairement illuminés, Bouddhas, élevés au-dessus de la morale et de la religion, au-delà de la vie et de la mort, dans un royaume intemporel et sans lieu, débordant de félicité infinie, qui est néanmoins ce monde d’espoirs et de craintes, de remords et d’appréhensions ?
On peut établir un parallèle entre toutes les sortes d’humour, et les expériences du zen et le haïku. Voici quelques exemples dont le lecteur sera juge :

1) Le rire de désillusion.

Quand Rinzaï obtint d’Obaku l’illumination, il dit :
 » Il n’y a pas grand chose dans le bouddhisme d’Obaku !  »

Hiru mireba kubisuji akaki hotaru kana
Bashô :
À la lumière du jour
le cou de la luciole
est rouge.

2) Le rire de l’imbécillité étudiée :

Bashô (un moine Coréen, pas le haïjin) dit aux moines assemblés :  » Si vous avez un bâton, je vous le donnerai. Si vous n’avez pas de bâton, je vous le reprendrai.  »
( Comparez ceci avec le problème de trancher la tête du chat sans corps, dans Alice au pays des merveilles ).

Hebi nigete ware wo mishi me no kusa ni nokoru
Kyoshi :
Le serpent s’enfuit,
mais les yeux qui me regardèrent
restèrent dans l’herbe.

3) L’imbécillité spontanée.

Comme le toit fuyait, un maître zen demanda à deux moines d’apporter de quoi recueillir l’eau. L’un apporta une bassine, le second un panier. Le premier fut sévèrement réprimandé, le second fort loué.

Shiba no to ya jô no kawari ni katatsumuri
Issa :
Un portail de broussailles –
comme verrou,
cet escargot.

4) L’hyperbole :

Seppô prit le globe terrestre entre le pouce et l’index et ne le trouva pas plus grand qu’un grain de riz.

Kojiki kana tenchi wo kitaru natsu-goromo
Kikaku
Le mendiant
possède le ciel et la terre
pour vêtements d’été !

5) Le dilemme :

Un moine demanda à Fuketsu :  » Parole et silence appartiennent aux mondes absolu et relatif; comment pouvons-nous évitez ces deux écueils ?  » Fuketsu répondit :
 » Je pense toujours à Kônan en mars;
Les perdrix chantent parmi les fleurs odorantes.  »

6) L’humour scatologique :

Un moine demanda à Unmon :  » Qui est le Bouddha ?  »
 » Un bâton de merde séché  » répliqua Unmon.

Uguisu ga ume no koeda ni fun wo shite
Onitsura :
Le coucou
chie
sur la fine branche du prunier

7) L’esprit caustique :

Un moine demanda à Hôgen :
 » moi, Echô, je vous demande :  » Qu’est-ce que le Bouddha ?  »
Hôgen répondit :  » Tu es Echô !  »

Katasumuri soro soro nobore fuji no yama
Issa :
Oh, escargot,
escalade le mont Fuji,
mais lentement, lentement !

Je ne peux pas m’empêcher de citer, extrait des Reminiscences of Scottish Life and Character, par Dean Ramsay :

 » Un gentilhomme assis dans une diligence à Berwick se plaignit amèrement de ce que le coussin sur lequel il était assis était trempé. Regardant vers la toiture, il remarqua un trou par lequel la pluie tombait abondamment, et aussitôt rendit compte du tort subi. Il appela le cocher et très en colère lui reprocha tout ce dont il était victime et montra le trou incriminé. Tout ce qu’il put obtenir pour le satisfaire fut la réponse parfaitement tranquille :  » Bah, msieur, y en a plus d’un qui s’est plaint d’ce trou !  »

8) Rupture conventionnelle :

Quand Hyakujô rassembla les moines en sa présence, il mit une bouteille d’eau par terre, et, leur disant de ne pas l’appeler  » bouteille d’eau « , leur demanda comment ils allaient la nommer.
Isan s’approcha et la renversa d’un coup de pied.
(Voir Mumonkan, 40)

Miyuki nimo amigasa nuganu kakashi kana
Dansui :
Même devant sa Majesté
l’épouvantail ne retire pas
son chapeau tressé

9 Passer du sublime au ridicule :

Un moine dit à Jôshu :  » Je viens d’entrer dans ce monastère. Je vous prie de me donner instruction et orientation.  »
Jôshu dit :  » As-tu mangé ton petit déjeuner ?  » Le moine répondit :  » oui.  »
Jôshu dit :  » Alors va laver ton bol.  »
Le moine connut l’Éveil.

Yûgao no hana de hana kamu musume kana
Issa
La petite fille
se moucha
dans la Belle du soir.

°

(à suivre : 8) La liberté (p.203-209)

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