Haiku Blyth Vol 1 sect 4 Les 4 grands haïjins – Bashô

p 292-298 :

Bashô

*

Il y a trois grands noms dans l’histoire du haïku : Bashô, Buson et Issa; auxquels nous pouvons ajouter un quatrième : Shiki. Bashô est l’homme religieux, Buson l’artiste, Issa, l’humaniste. Bashô est concerné par Dieu comme il se voit dans l’esprit du poète avant les fleurs et les champs. Buson s’occupe des choses telles qu’elles existent par et pour elles-mêmes, de leur propre droit. Issa est concerné par l’homme, l’homme cet ange faible; avec les oiseux et les animaux luttant comme nous pour vivre et garder la tête hors de l’eau. Si nous ne commençons pas avec Bashô, notre interprétation du haïku est vouée à manquer de profondeur. L’objectivité de Buson et la subjectivité d’Issa proviennent toutes deux du petit homme ordinaire aux longs sourcils et à la mauvaise digestion.
C’est plus vrai pour la poésie japonaise que pour toute autre, que pour la comprendre il nous faille comprendre le poète. Itô Jinsai (1627-1705), érudit confucianiste, dit :

 » Où se trouve le professeur, il y a de la vérité; le respect pour le professeur est le respect de la vérité. »

C’est pourquoi, quand nous abordons Bashô, nous le faisons parce qu’il est la Voie, la Vérité et la Vie. En dehors des hommes il n’y a pas de Bouddha. Cependant, il n’y a pas à avoir d’imitation du Christ ou de n’importe qui d’autre, pas d’imitation d’aucun professeur. Avec les propres mots de Bashô :

 » Ne suivez pas les pas des Anciens,
cherchez ce qu’ils cherchaient. « 

Comme pour Wordsworth, la piété était le fondement à la fois de son caractère et de son oeuvre littéraire. À lui plus qu’à aucun autre poète oriental s’appliquent les mots de Gensei (1623-1693), prêtre et poète de waka :

 » En faisant de la foi et de la piété filiale le fondement et en donnant à l’oeuvre littéraire une place secondaire, la poésie est profonde. « 

Comparons avec ce que dit Wordsworth :

 » Être incapable d’éprouver un sentiment de poésie dans mon sens du terme c’est comme être sans amour de la nature humaine et sans révérence pour Dieu. « 

Bashô sentait que la vie n’était pas assez profonde, pas assez permanente, et il voulait donner à chaque action, à chaque moment la valeur qu’ils avaient potentiellement. Il voulait que la petite vie que nous menons soit en même temps la plus grande vie. Chaque fleur devait être le printemps, chaque douleur une angoisse de naissance, chaque homme un poète de haïku, marchant dans la Voie du haïku.

 » C’était la vie du petit jour, la vie des petites gens. Et l’homme qui était mort se dit :  » À moins de l’inclure dans le plus grand jour, et de poser la petite vie dans le cercle de la vie plus grande, tout est désastre. »
(; Lawrence : L’homme qui mourut.)

Quelle est la plus grande vie, et comment la plus petite vie peut-elle s’y raccorder ? Ou, pour poser la question sous une forme pplus prosaïque mais plus pertinente ; quelle est la valeur sociale du haï¨ku ? Si nous comparons la vie de Bashô, particulièrement, ou de n’importe quel autre grand poète de haïku avec celles de Wordsworth, de Milton, de Shelley, de Keats, etc., nous sommes saisis par un fait apparemment de petite importance : que les poètes japonais de haïku avaient tous des disciples; les poètes anglais aucun. C’est un point de hate signification, car c’est justement ici, dans cette attitude religieuse, que la petite vie prosaïque des petites gens peut se poser dans la vie la plus grande : la vie poétique.

Fuyu gomori mata yorisowan kono hashira

réclusion hivernale :
une fois de plus je m’appuierai
contre ce pilier

Bashô.

Ici, et ici seulement, la petite vie se place dans le cercle de la plus grande, l’ordinaire dans l’extraordinaire, le banal dans le miraculeux, le matériel dans le spirituel, l’humain dans le divin : s’asseoir par terre et s’appuyer à un pilier ne semble pas être le comble du confort, mais c’est le plaisir que se promet Bashô. Pendant l’hiver, quand la neige tombe en silence, il s’appuiera contre ce pilier, comme il le fit l’année précédente, pour lire, écrire de la poésie, penser

les pensées qui errent à travers l’éternité,

à travers NOTRE éternité, à travers la plus grande vie. Ce pilier, patiné par d’innombrables veilles, noir là où sa tête se reposa, est tout ce qu’il désire.
La Voie du Haï¨ku ne consiste pas seulement en une pauvreté franciscaine, mais en cette concentration de toutes les énergies du corps et de l’âme, en une perpétuelle plongée de soi-même dans les choses. Bashô nous dit, et il est important de le noter, nous le croyons volontiers :

meigetsu ya ike o magurit yo mo sugara

La pleine lune d’automne :
toute la nuit
j’ai fait le tour du lac.

Toute la nuit à contempler la lune, et seulement ce pauvre verset pour en témoigner ? Mais il faut se souvenir que Bashô enseignait. Et donc, nous aussi, si nous regardons la lune, regardons la avec les yeux de Bashô qui admira cette lune et son reflet dans les eaux calmes du lac. Buson dit :

Samushiro wo hatake ni shiite ume-mi kana

Étalant un tapis de paille dans le champ,
je m’assis pour admirer
les fleurs des pruniers.

Cette action de s’asseoir et d’admirer un arbre en fleur n’est pas aussi facile qu’il y paraît. Buson, en plus d’être un poète était un artiste (peintre) et exprimait en silence et immobilité la signification poétique et artistique de ce prunier (car c’est là le sens de « regarder »)
Un des haïkus de Bashô qui illustre à la fois cette plate sérénité de la vie et sa tendre affection pour ses élèves, est le suivant :

haru tatsu ya aratoshi furuki kone goshô

le début du printemps :
pour le Nouvel An
cinq mesures de riz de l’an passé

À Fukagawa, les disciples de Bashô, particulièrement Sampû, lui apportèrent toutes les nécessités de la vie. Il y avait dans la maison une grande gourde qui pouvait contenir cinq mesures (1 shô = 3,18 pintes – 1,8 litres)
La joie du Nouvel An est le souvenir de la fidélité et de l’affection de ses élèves, symbolisé par le riz qui reste de l’année précédente. Un verset similaire :

tare yara ka sugata ni nitari kesa no haru

(Mettant un habit de soie que Ransetsu m’a donné pour le Nouvel An :)

le premier matin de l’année :
je me sens comme quelqu’un d’autre.

Littéralement : « À qui ressemblé-je ? ». Le manque d’affectation de Bashô se constate aussi dans le verset suivant :

asagao ni ware wa meshi kû otako kana

(Répondant à un poème de Kikaku à propos du « polygonum hydropiper » et de la luciole :)

Je suis quelqu’un
qui mange son petit déjeuner
en admirant les volubilis.

C’était la réponse de Bashô à :

kusa no to ni ware wa tade kû hotaru kana

une luciole; / je participe du polygonum / dans mon ermitage

Kikaku signifie que, comme la luciole, il préfère la nuit et a des goûts excentriques, appréciant la saveur amère de l’herbe « polygonum hydropiper » que d’autres n’apprécient pas. Bashô dit que la vraie vie poétique n’est pas ici, mais en mangeant son riz et ses marinades pour le petit déjeuner et en admirant tout ce que la nature et les saisons nous apportent. Il serait aussi difficile d’imaginer Bashô vivant dans l’opulence ou même dans un bien-être relatif, comme Saint François en  homme riche. Bashô vécut une vie très proche de celle de Meg Merrilies :

Souvent le matin elle n’avait pas de petit déjeuner
ni de déjeuner souvent à midi,
et au lieu de souper, elle regardait plutôt
la lumière de la lune.

Chora nous donne de Bashô une image combien différente de celle du poète européen moyen

tabi-sugata shigure no tsuru yo bashôô

en habit de travail
une cigogne sous la pluie d’automne tardif :
le maître Bashô

Le premier poème du Journal Nozarashi nous montre l’idée que se faisait Bashô de la condition normale du poète, un peu différente de celle de l’ascète. La fin proposée n’est pas différente de cet idéal que Keats poursuivait, mais les moyens en sont aux antipodes :

nozarashi wo kokoro ni kaze no shimu mi kana

résigné à mourir de froid,
comme le vent
me transperce !

Préparé à mourir au bord de la route, il se met en voyage. Pourquoi ne s’arrêta-t-il pas chez lui, ou à l’abri, du vent et de la pluie au moins ? Pour plusieurs raisons. Sans contact avec les choses, avec le froid et la faim, la vraie poésie est impossible. De plus, Bashô était un esprit missionnaire et savait que partout au Japon il y avait des gens capables de fouler la Voie du Haïku. Mais au-delà de ça, comme (avec) le Christ, le coeur de Bashô était tourné vers la pauvreté et la simplicité; c’était son lot, son destin, sa destinée de poète.

toshi no ichi senkô kai ni ideba yana

La foire de fin d’année :
j’aimerais sortir acheter
quelques bâtons d’encens.

La modestie des désirs de Bashô est évidente dans ce verset. Rien ne saurait être plus chiche ni plus morne, d’après les standards habituels.
La sympathie de Bashô pour les choses animées n’est pas née d’une quelconque théorie de l’unité de la vie, ni d’un amour inné des êtres vivants. Elle était strictement poétique, et pour cette raison nous la trouvons partiale et limitée, mais sincère. Elle jaillit – comme on le voit dans les cas individuels où elle s’exprime – de l’expérience profonde d’un cas particulier. En une occasion Bashô revenait d’Ise, le berceau des dieux, vers son pays natal de tristes souvenirs. Traversant la forêt solitaire, la pluie froide fouettant les feuilles tombées, il vit un petit singe assis blotti sur une branche, avec ce pathos soumis que les êtres humains peuvent rarement atteindre. Seuls les animaux le possèdent. Il dit :

hatsu-shigure saru mo komino wo hoshige nari

Première pluie d’hiver :
le singe aussi semble vouloir
un petit manteau de paille.

Il se préservait de toute sentimentalité à propos des animaux, par le fait que sa propre vie était pleine d’inconfort, qu’il voyait comme inévitable, et dans un sens, désirable.
La gentillesse de Bashô (qui était samouraï de par sa naissance) est d’une qualité très spéciale. Nous pouvons le comparer à Chaucer, dont Thoreau dit :

 » Nous sommes tentés de dire que ce génie était féminin, pas masculin. D’une telle féminité, cependant, rarement trouvée chez les femmes, bien que n’étant pas son appréciation; peut-être ne doit-elle pas être rencontrée du tout chez la femme, mais seulement en tant que féminité chez l’homme. « 

Bashô n’était pas un grand génie poétique dès le début. Pendant les 40 premières années de sa vie il n’écrivit aucun verset que l’on pût qualifier de remarquable ni même de bon. À la différence de son contemporain Onitsura, qui fut mature à 25 ans, Bashô fit son chemin à travers le royaume le plus profond de la poésie, par purs efforts et études, étude ne signifiant ici pas un simple apprentissage, mais une concentration sur la signification spirituelle de la culture dont il avait hérité dans le haïkaï. En fait, nous pouvons avancer que peu d’hommes ont eu vraiment autant de culture que Bashô, avec sa compréhension du confucianisme, du taoïsme, de la poésie chinoise, du waka, du bouddhisme, du zen, de la peinture, de l’art du thé. Dans Oi no Kobumi, il écrit :

 » Le waka de Saigyô, le renga de Sôgi, la peinture de Sesshu,
le thé de Rikyu : l’esprit qui les anime est un. « 

Sous la direction de Kigin (1623-1705), Bashô étudia probablement le Manyôshu, le Kokinshu, le Shin Kokinshu, le Dit du Genji, le Journal de Tosa, le Tsurezuregusa et les waka de Saigyô dans son Sankashu. D’autres haïjins étudièrent aussi Saigyô, exemple le verset de Sôin, écrit sur une peinture de Saigyô :

aki wa kono hôshi sugata no yûbe kana

Cet apparition d’Hôshi
dans le soir,
est celle de l’automne.

Beaucoup de haïkus concernent Saigyô, et un certain nombre émanant de Bashô se réfèrent à / ou se basent sur des waka de Saigyô. Son intérêt pour eux était dû à leur objectivité apparente, mais subjectivité réelle , leur yûgen, leur sentiment douloureux, leur sens artistique et leur pureté. Plus que les poètes chinois il admirait Saigyô pour sa vie de pauvreté et d’errance, sa fusion profonde entre poésie et religion.
Avec un génie vraiment japonais, il ne fit pas que lire et répéter simplement les mots et les phrases de ces hommes, mais mit en pratique chaque jour de sa vie. Il y a une ressemblance lointaine mais profonde ici entre Bashô et Johnson, deux genres d’hommes totalement différents qui détiennent cependant tous deux une position dans l’histoire de la littérature plus élevée que ne leur confèrent leurs écrits réels, en vertu de leur caractère personnel.
Quand tout est écrit de ce qui peut être écrit, et tout est fait de ce qui peut être accompli,  on trouvera que non seulement Bashô fut le plus grand des Japonais, mais qu’il faut le compter parmi ces rares êtres humains qui vécurent et nous enseignèrent comment vivre par leur exemple. « 

°

(à suivre : Buson (p.299-302)

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