Haiku de R.H. Blyth vol I L’art oriental et le haïku (a)

6) L’Art oriental et le Haïku

La relation entre l’art oriental et le haïku est très profonde. Elle est directe dans la mesure où un haïjin peut exprimer sa compréhension graphiquement aussi bien que verbalement, et le haïku et le haïga résultants se trouvent l’un à côté de l’autre sur la même feuille de papier. Elle est indirecte en ce sens que les images qu’il voit lui enseignent comment regarder, sentir et écouter le monde de la nature. Elles lui montrent où se trouvent la valeur et le sens des choses, de sorte qu’il peut dire en mots ce que les peintures disent en traits, quant à cette mystérieuse interactivité du simple et du complexe, du général et du particulier. Parce qu’il ne faut jamais oublier que simplicité et brièveté n’ont de sens que parce que le monde est multiforme et complexe. Les ukiyoe d’Hiroshige n’auraient aucun sens si les paysages du Japon étaient aussi clairement et nettement découpés qu’eux.
Le développement biologique est une spécialisation graduelle de fonctions ; il en est de même avec la peinture, avec la poésie. Les paysages occidentaux se détachèrent peu à peu des portraits et devinrent indépendants ; au fil des temps, toutes les formes d’expressions littéraires, les romans, les pièces de théâtre, les essais, etc. entrèrent dans des catégories différentes. D’exactement la même manière, comme on l’expliquera plus loin, le haïku se sépara du renga et à peu près au même moment le haïga – ou peinture de haïku –  devint un genre particulier d’expression artistique, accomplissant par les lignes et les volumes ce que tentait de faire le haïku par les mots et les rythmes.
Nous disons « à peu près au même moment », mais il semble que la peinture précède souvent la poésie dans son appréhension de la nature des choses. Quand nous comparons l’histoire du paysage anglais avec celle de la poésie de nature, nous entrevoyons la difficulté de déterminer dans l’histoire de la culture ce qui fut en avance de la peinture ou de la poésie. Il est peut-être plus satisfaisant d’assumer un progrès plus ou moins en alternance des deux genres. Dans la poésie de la nature et dans la peinture de paysage anglaises, no peut suivre un développement parallèle. Les Saisons de Thomson fut publié en 1730, mais ce n’est pas avant la deuxième moitié du siècle que les peintres paysagistes anglais prirent la succession des œuvres étrangères (des Hollandais, principalement) qui étaient les contemporains de Thomson. L’Écossais Richard Wilson (1714-82) présente dans ses peintures, par ex. « Le Sommet de Cader-Idriss » ou « Une Vallée écossaise avec la colline Snowdon », une solitude, une sérénité et une sérénité de paysages montagneux avec lesquels Wordsworth ne rivalisa que quarante ans plus tard. Ruskin dit de lui :

Je crois que l’histoire de l’art sincère du paysage, fondé sur un amour méditatif de la nature, commence en Angleterre avec le nom de Richard Wilson.

Gainsborough, pendant la période de Bath (portraits – 1760-74), peignit le « Chariot du Marché » et la « Charrette de la moisson ». Dans ses paysages ( : un cinquième de sa production) il fait appel, d’une certaine manière, aux émotions. Constable dit :

En les regardant, nous sentons des larmes dans nos yeux, et nous ne savons pas ce qui les produit.

David Allan (1744-66), John Robert Cozens (1752-99), Thomas Girtin (1775-1802),  George Moreland (1773-1804), précèdent tous Wordsworth et les autres poètes romantiques, dont les contemporains furent J.S. Cotman (1782-1842), J.S. Crome (1768-1821), Turner ( 1775-1851), Constable (1776-1837). Ceux-ci ont une intimité avec la nature, une appréciation du détail, et une appréhension de l’élémentaire et de l’universel rarement atteintes par les poètes.
Dans le cas de la peinture japonaise et du haïku, l’affaire est bien plus compliquée. Nous trouvons chez les peintres chinois des Tang et des Sung, chez Sesshu et Hakuin Zenji quelque chose qui n’apparaît pas du tout dans la poésie japonaise avant l’apparition de Bashô. Encore une fois, en théorie, le haiga devrait être aussi original et remarquable que le haïku, mais en fait, il n’en va pas entièrement ainsi. Comme on l’a dit plus haut, on peut trouver des peintures qui ont l’esprit du haïku pendant le millénaire qui précède la mort de Bashô, et le haïga est plutôt un art annexe au haïku plutôt qu’un compagnon.
Dans la littérature japonaise, il y a, grosso modo, trois sortes de poésie : le Shi, ou poésie chinoise, le waka et le haïku ; et y correspondent naturellement trois types de peintures (pour parler plus précisément, ce sont trois attitudes envers le monde, dont l’une prédominera plus ou moins dans n’importe quelle peinture) : le style poétique chinois, le style lyrique ou japonais, et le style intuitif. Par « intuitif » entendons la sorte de peinture dans laquelle la nature d’une chose, d’un arbre, d’une fleur, d’une saison ou de l’humeur d’un être humain est exprimée implicitement. Depuis les temps les plus reculés, en Chine, il était habituel de combiner peinture et poésie, œuvre d’un artiste ou de deux, et il était assez naturel que la même chose se produisît quand le haïku devint une forme poétique indépendante.
Les haïgas sont de petits sketches, soit à l’encre de chine, en noir et blanc, soit en couleurs simples, qui tentent d’exprimer graphiquement ce que les haïkus produisent verbalement. En tant que tels, les haïgas semblent avoir commencé à acquérir leur indépendance à l’époque de
Sôkan (1458-1546), c’est-à-dire quand le haïku commença à se séparer du renku. À l’époque de Teitoku (1570-1653) ils avaient déjà leur air plutôt innocent, amateur, de peintures faites par des poètes, non par des peintres. Nous pouvons trouver des éléments de haïgas chez beaucoup des plus grands artistes japonais, à partir de Sesshu, mais le premier à peindre ce qui peut véritablement être appelé « haïga » est Shôkadô (mort en 1640, quatre ans avant la naissance de Bashô). C’était un moine lettré de la secte Shingon, et on peut dire qu’il unifia l’école de haïku de Bashô, qui allait commencer, avec l’école de Zenga, ou peintures Zen de la période Ashikaga (1338-1573) : Ikkyu, Hakuin, Takuan, etc. Un demi siècle après sa mort, Bashô écrivit son célèbre haïku :

Kare eda ni    karasu no tomarikeri    aki no kure
Sur une branche dépouillée    un corbeau est perché    dans le soir d’automne

Cela allait devenir une sorte de modèle pour tous les haïkus à venir. (Bashô apprit la peinture de l’un de ses propres élèves, Kyoroku). Parmi d’autres peintres de l’époque, Nonoguchi Ryuho (mort en 1669), apprit le haïkaï de Teitoku, et entre ses mains, le haïku se voyait en peintures. Depuis ce temps, jusqu’à aujourd’hui, le haïga a vécu en tant que forme particulière de la peinture.

(p.89)

Publicités

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :