Haiku R.H. Blyth vol I 5) Le confucianisme (b)

De même qu’une tornade s’engouffrant  dans une vallée ne laisse rien derrière elle, de même l’oreille n’a rien à voir avec le bien et le mal. De même que la lune ne reflète que sa lumière dans un lac, de même l’esprit vide et sans attaches n’envisage pas le soi et l’autre comme deux entités distinctes.

Quand les vagues touchent le ciel, les passagers du bateau n’ont pas conscience du danger, mais les témoins tremblent de peur. Un convive ivre jure et insulte son prochain, qui n’en est guère aggravé, tandis que des témoins « se mordent les lèvres » (d’appréhension d’une bagarre). Ainsi, de l’homme supérieur, tandis que son corps est immergé dans les « affaires », son esprit est au-dessus et au-delà d’elles.

Bien que mon thé ne soit pas le meilleur, la théière n’est jamais sèche. Mon vin n’est pas précieux, mais le tonneau n’est pas vide. Mon luth simple, bien que sans cordes, joue toujours juste. Ma flûte courte, bien que sans forme, me convient tout à fait. Je ne suis pas capable de surpasser l’Empereur Gi, mais je peux égaler Kei et Gen.

Suivant la phrase de Bouddha : « Nous adapter aux circonstances » puis celle confucianiste d’ « Agir en accord avec sa situation », nous pouvons dire qu’elles sont la bouée qui nous permet de franchir l’océan de la vie. Les chemins de la vie sont sans limites. Si nous désirons la perfection, toutes sortes d’obstacles se dressent, mais si nous obéissons à notre destinée, alors nous sommes libres partout.

Comme nous l’avons dit précédemment, la tendance générale au Japon a été dans le sens d’une fusion du Bouddhisme, du Confucianisme et du Shintô. Fujiwara Seika, né en 1561, et prêtre Zen qui abandonna ensuite le Bouddhisme, fut le créateur de l’école Shushi du Confucianisme au Japon (1139-1200). Il dit que tous trois différaient dans leurs principes, mais étaient semblables quant à l’état final atteint par leurs adeptes. Amenomori Hôshu, mort en 1755, déclara que Rôshi était le sage de la vacuité, Bouddha le sage de la compassion, et Confucius le sage des sages. Ce que l’on connaît comme étant l’école Yômei (1472-1528) fut en réalité fondée par Rikushôzan (1138-92), qui dit :

Le Soi est Tout. L’esprit constitue les six classiques.

Nakae Tôju (1608-48), un des plus grands hommes que le Japon ait produit, fondateur virtuel de l’école Yômei au Japon, dit que le Ciel, la Terre et l’homme semblent être différents, mais qu’ils sont par essence Un. Cette essence n’a pas de taille, et l’esprit de l’homme et l’infini doivent être Un.
Nakane Tôri (né en 1694), prêtre de la secte Jidô, converti au Confucianisme, énonça ce qui pourrait être tenu pour la base philosophique du haïku :

Le but de l’apprentissage ne vise qu’à abolir la « barrière » qui sépare l’homme de l’homme. En d’autres termes, la distinction entre lui et moi sera abolie quand nous serons véritablement éduqués.
L’univers et l’humanité sont Un, et mes parents, frères, et tous les hommes sont moi-même. Le soleil, la lune, la pluie, la rosée, les montagnes, les rivières, les oiseaux, les animaux et les poissons sont aussi moi. Par conséquent je devrais aimer et sympathiser avec autrui, parce qu’il est moi-même et inséparable de moi.

Oshio Chusai (né en 1793) dit :

Même l’herbe foulée, ou l’arbre tombé, ou le rocher fendu nous affligent, parce que nous sentons qu’ils sont dans nos esprits.

Des extraits que nous venons de lire, nous pouvons voir que pendant la deuxième moitié du XVII° siècle, c’est-à-dire quand Bashô était vivant, le Confucianisme faisait une contribution remarquable à la culture du Japon, et à l’alimentation de l’esprit du haïku. Il convient de mentionner particulièrement à cette époque : Fujiwara Seika, Hayashi Razan, Ishikawa Jôzan, Nakae Tôju, Kaibara Ekken, Itô Jinsai, Itô Tôgai, Ogiu Sorai.

Pour conclure cette énumération, nous pouvons référencer le livre de Kôsen Imakita : Zenkai Ichiran, Une Vague de la Mer du Zen. Il consiste en une longue introduction et trente cas, dans lesquels l’auteur, un prêtre Zen de renom de l’Ère Meiji, montre comment le meilleur de l’interprétation confucianiste de la vie, telle que présentée dans les écrits de Confucius et de Mencius s’accorde avec celle du Zen. Kôsen commença à l’écrire à quarante-trois ans, en 1858, quand il vivait dans le temple d’Eikôji, à Iwakami, dans la Préfecture de Yamaguchi. C’est une œuvre de culture, d’humanité et de grande pénétration , qui montre l’esprit japonais au mieux de ses caractéristiques d’assimilation et d’appréciation. Bien qu’apparemment très éloignés l’un de l’autre, le Confucianisme et le haïku ont ceci en commun que tous deux visent à atteindre une vie de perfection, dans ce monde, en relation avec l’extérieur et les affaires pratiques ; tous deux visent à ce même équilibre de l’esprit.

Il faut remarquer tout particulièrement, à ce sujet, que Bashô naquit et fut éduqué comme un samouraï. Quand Yoshitada Tôdô, son seigneur, mourut en 1667, Bashô quitta quitta la ville fortifiée d’Ueno dans la province d’Iga pour aller à Edo. À partir de ce moment-là, il étudia les classiques japonais, sous la férule de Kigin Kitamura (mort en 1705), de l’école de haïkaï de Teitoku, les classiques chinois avec Itô Tan-an, et plus tard le Zen avec Bucchô, mais pendant vingt-trois ans, dans la partie la plus influençable de sa vie, il s’était imprégné des théorie et pratique du confucianisme, qui régulait le monde des samouraï.
Nous ne pouvons pas cependant produire un évidence directe de l’influence des classiques confucianistes sur lui. Il semble s’être tourné plus vers les poètes que vers les philosophes. Un passage vers le début de Oku no Hosomichi décrit un homme valeureux mais pas très talentueux, appelé « Hotoke Gozaemon » (« Bouddha Gozaemon ») à cause de son honnêteté, avec les mots des Analectes :

Les constants, persévérants, simples, modestes approchent la Vertu.

Les versets suivants de Bashô ont une saveur particulièrement confucianiste de Jingichûkô, Humanité, Justice, Loyauté et Pitié Filiale :

Tsuka mo ugoke   waga naku koe wa    aki no kaze
Tremble, ô tombe !    ma voix plaintive    est le vent d’automne.

Te ni toraba    kien namaida zo atsuki    aki no shimo

(composé à partir d’une mèche de cheveux de sa défunte mère :)
La prendrais-je dans ma main    qu’elle fondrait avec mes chaudes larmes    comme le givre d’automne

Nadeshiko ni    kakaru namida ya    kusunoki no tsuyu

La rosée du camphrier    tombe en pleurs    sur les roses
( : ceci fait référence à Kusunoki et à son fils Masatsura, quand ils se séparèrent en 1336, avant la défaite et le suicide du père.)

Ce Confucianisme simple s’approfondit et s’élargit jusqu’à embraser la nature entière, sans perdre son sentiment humain :

Yagate shinu    keshiki mo miezu    semi no koe

Rien n’indique    qu’elles doivent mourir tantôt,    les cigales qui stridulent.

Ôkaze no    ashita mo akashi    tôgarashi

Au matin    après l’orage aussi,    les poivrons sont rouges

Hatsu-yuki ya    suisen no ha no    tawamu made

La première neige –    juste assez pour faire pencher    les feuilles des jonquilles

Nous pouvons continuer à illustrer l’influence confucianiste sur le haïku avec les Règles du Pèlerinage (Poétique), dont il existe au moins trois versions, attribuées à Bashô. La première apparut en 1760 (soixante-six ans après sa mort), dans le Goshichiki :

1)    Ne dors jamais deux fois dans la même auberge ; désire un matelas que tu n’as encore jamais réchauffé.

2) Ne ceins même pas un poignard ; ne tue aucun être vivant. Ne rencontre l’ennemi de ton seigneur ou père qu’à l’extérieur du portail, puisque « ne vivant pas sous le même ciel ni ne marchant sur la même terre » – cette loi vient d’un inévitable sentiment humain.

3)    Les habits et les outils nécessaires aux besoins de chacun : ni en trop grand nombre, ni en trop petit.

4)    Désirer manger de la chair de poissons, de volailles ou d’animaux n’est pas bon. Se laisser aller à des mets goûteux et rares entraîne vers des plaisirs plus indignes. Souviens-toi du dicton « Mange simplement, et tu pourras tout faire. »

5)    Ne montre pas tes vers sans qu’on te le demande. Si on te le demande, ne refuse jamais.

6)    Dans une région difficile et dangereuse, ne te fatigue pas du voyage. Si tu le fais, rebrousse chemin.

7)    Ne voyage pas à cheval ni en palanquin. Considère ton bâton comme une autre jambe.

8)    Ne t’adonne pas à l’alcool. S’il est difficile d’en refuser à un banquet, arrête après en avoir peu bu. « Garde-toi de tout tapage ». Parce que l’ivresse au matsuri est mal vue, les Chinois emploient du saké non raffiné. On met en garde contre le saké ; sois prudent !

9)    N’oublie pas de payer les billets et les pourboires du transbordeur.

10)     Ne mentionne pas les points faibles d’autrui et tes propres points forts. Rabaisser autrui et se complimenter soi-même sont chose excessivement vulgaire.

11)     En dehors de la poésie, ne cancane pas à propos de tout et de rien. Si cela se produit, va plutôt faire la sieste et te reposer.

12)     Ne deviens pas intime avec des femmes haïjins ; ce n’est bon ni pour le professeur, ni pour l’élève. Si elle est sérieuse à propos du haïku, apprends-lui par le biais de quelqu’un d’autre. Le devoir des hommes et des femmes est la production d’héritiers. La dissipation empêche la richesse et l’unité de l’esprit. La Voie du Haïku  s’élève par la concentration et par le manque de distraction. Regarde bien en toi-même.

13)     Tu ne dois pas prendre une aiguille ou un brin d’herbe qui appartient à autrui. Les montagnes, les cours d’eaux, les rivières, les étangs ont tous un propriétaire. Fais attention à cela.

14)     Tu devrais visiter les montagnes, les rivières et les endroits historiques. Ne leur attribue pas de nouveaux noms.

15)     Sois reconnaissant envers un homme qui t’enseigne ne serait-ce qu’un nouveau mot. N’essaie pas d’enseigner avant d’avoir compris entièrement. N’enseigne qu’une fois que tu t’es perfectionné.

16)     Tiens compte de quiconque t’héberge ne serait-ce que pour une nuit, ou te donne un seul repas. Même ainsi, ne flatte pas autrui. Ceux qui agissent ainsi sont les vauriens de ce monde. Ceux qui marchent le long de la Voie du haïku devraient s’associer avec d’autres pour y marcher.

17)     Pense au matin ; pense au soir. Voyager ne doit pas s’accomplir au début ou à la fin d’une journée. Ne trouble pas autrui. (Il y a un sentiment semblable exprimé dans le Hôjôki.) Souviens-toi du dicton : « Si tu les troubles souvent, ils seront distants avec toi. »

Ces règles sus-mentionnées sont attribuées à Bashô, mais l’évidence interne me semble contrarier cela. L’idée centrale de la plupart peut bien être celle de Bashô, mais le langage et la verbosité ne semblent pas lui appartenir. Cependant, c’est un document hautement significatif pour montrer l’influence de l’idéal de vie confucianiste sur tous les premiers poètes de haïku. Quand nous lisons les dix-sept points mentionnés plus haut, nous sentons qu’ils montrent une combinaison, imparfaitement réconciliée, d’idéaux bouddhistes, confucianistes et poétiques, mais ils semblent surannés, et sont intéressants en tant que fossiles de quelque chose d’autrefois vivant – en un mot, ils manquent de poésie, et pour cela ne sont pas immortels.

6) L’Art oriental et le Haïku

(p.86)

Publicités

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :