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HAIKU de Blyth, vol1, sect.5,6 : les kireji – p.332-3

3 janvier 2010

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6) Les kireji

Les kireji sont une sorte de ponctuation poétique, ou bien les indications : piano, forte, crescendo, avec sourdine, en musique, par lesquels le compositeur du haïku exprime, ou suggère, ou souligne ses humeurs et états d’âme.
Depuis au moins l’époque de Sôgi, il y avait dix-huit kireji, assignés au renga : leur nombre augmenta avec le temps. Les plus importants d’entre eux sont les trois ya, kana, keri. Ya correspond à Ah! ou Oh! en anglais, tel un soupir d’admiration, comme dans :

ara umi ya
sado ni yokotau
ama no gawa

une mer déchaînée !
et, s’étirant jusqu’à l’île de Sado,
la voie lactée

Bashô.

ro no koe nami wo utte
harawata kôru
yo ya namida

Une nuit à geler les entrailles !
Le bruit de la rame frappant la vague -
Des larmes

Bashô.

Ya peut aussi exprimer le doute, ou l’incertitude, ou une question :

ume shiroshi
kinô ya tsuru wo
nusumareshi

les fleurs de prunier sont blanches;
était-ce hier
que la grue fut volée ?

Bashô.

kimi ya chô
ware ya Sôshi no
yume-gokoro

Es-tu le papillon,
et moi le coeur rêvant
de Sôshi ?

Bashô.

Dans ce dernier exemple, les deux ya expriment l’interpénétration de Sôshi et du papillon, de moi et de toi.
Ya peut montrer une sorte de question rhétorique, ou une attitude telle que “vous pensez ça, mais vous avez tort !”, comme dans :

hako o deru
kao wasureme ya
hina ni-tsui

sortant de la boîte,
ces deux poupées,
comment pourrais-je oublier leurs visages ?

Buson.

Keri montre que le temps a passé, que quelque chose est terminé, et qu’on en ressent une certaine admiration, ou émotion :

mizuumi no
mizu masari keri
satsuki-ame

L’eau du lac
a augmenté
dans les pluies de juin

Kyorai.

On trouve un bon exemple de l’utilisation du kireji dans cette strophe de Buson :

ôyuki to
nari keri seki no
tozashidoki

Une grande chute de neige -
juste quand ils ferment
les portes de la Barrière

Ici keri divise le vers en deux; la forme 5/7/5 a une forme 9/8 qui lui est superposée. Le trois temps et le deux temps ensemble nous remémorent Brahms. Le keri a aussi pour effet d’alourdir le vers, exprimant ainsi le poids de la neige et la lourdeur de la Barrière.
kana est si courant qu’il en perd parfois son sens, mais normalement il produit un effet très semblable aux kana et kamo du waka, celui de l’exclamation d’une émotion que le verset suggère. Il fait aussi du mot qui le précède le centre de l’intérêt et de l’énergie poétiques.

7) Les séquences de haïkus. (p.334-5)

°°

“Allitérature”

3 janvier 2010

°°

Le haïjin pratique une sorte d’allitérature
(dans les deux sens du “terme” :
- onomatopées, assonances, allitérations…
- rejet de l’enjolivement “poétique”, du sirop (/ guimauve…) lyrique, du (trop, forcément) littéraire,
etc…)

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d. (3/1/10)

L’effacement du “je” dans le haïku -

3 janvier 2010

°°

Efface le sujet
autant que possible !
- qu’il se fonde (en l’air)
, dans le décor,
qu’il s’incorpore
au paysage, à la scène !

-

Se mettre à la troisième personne
t’inclut déjà mieux dans le paysage,
te fond … :
tu te moules mieux, tu t’incorpores ! …

-

Ouvrir à plus de possibilités
(de sens possibles)
dans le haïku.
La « dépersonnalisation » du sujet permet (aussi) cela.

-

L’infinitif et (ou) le participe présent remplacent avantageusement le (pronom personnel) sujet = permettent de le « fondre » dans le paysage-haïku.

La deuxième, la troisième personne
permettent déjà cette « fusion » : pronoms plus impersonnels !…

Se fondre, se diluer
dans le paysage haïku

caracolaient
sous son caraco

=> un verbe (participe présent ou forme conjuguée) sans sujet – qui pourra être / sera défini par les autres éléments du haïku…

caracolant
sous son caraco

daniel (21/12/09-3/1/10)

HAIKU de Blyth V.1, s.5,4 : Les onomatopées (p.321-8)

1 janvier 2010

°

De toutes les langues, le japonais est de loin la plus riche en éléments onomatopéiques, particulièrement de la variété la plus simple, dans laquelle le son du mot est directement une imitation de la chose. En tant que “figure de style”, les onomatopées n’ont droit qu’à une toute petite place dans nos livres de grammaire et de rhétorique, mais dans son sens le plus large, l’onomatopée représente non seulement la partie la plus importante de la poésie, mais aussi de la prose, et du langage lui-même. Comment nous disons quelque chose a plus d’importance, ou plus de sens que ce que nous disons : le sens conscient; car à travers les intonations de la voix, le choix des mots, leur combinaison, les sons se faisant écho et re-écho, leurs consonances suspendues et rétablies, leurs dissonances soutenues et résolues, à travers tout ceci joue une musique aussi libre mais cependant aussi soumise à la loi que le sont celles de la flûte, du hautbois ou du violon. Des exemples trop évidents ont quelque chose qui frise en eux le ridicule, ainsi celui de Tennyson :

” The moan of doves in immemorial elms
And murmuring of innumerable bees “

” La plainte des colombes dans les ormes immémoriaux
et le murmure d’innombrables abeilles”

On peut tirer profit de ça, comme dans :

” Rend with tremendous sound your ears asunder,
With gun, drum, trumpet, blunderbuss and thunder. “

” Déchirez vos oreilles d’un son formidable
avec fusil, tambour, trompette, tromblon et tonnerre. “

et de Buson :

hi wa hi kure yo
yo wa yo ake yo to
naku kaeru

Jour, ah, Jour qui sombre !
Nuit, ah, l’aube au loin !
chantent les grenouilles

Dans ce dernier exemple il y a également une représentation de l’aspect humoristique de la chose.
Le haïku, par nature, ne peut pas nous montrer des exemples tel que le suivant, au sens donné ou intensifié par un rythme régulier, répété :

Most friendship is feigning,
Most loving mere folly.
Then heigho the holly,
This life is most jolly.

La plupart de l’amitié est feinte,
La plupart de l’amour, pure folie.
Alors, eh bien, le houx,
cette vie est vraiment gaie.

Ici, les amphibraques dancent aussi réellement que :

the slythy toves
did gyre and gimble in the wabe.

Les effets de rythme japonais sont plus dans le style des lignes de Pope, dans lesquelles il représente la longueur par l’emphase et l’allongement de syllabes non accentuées :

Quand Ajax s’efforce de faire bouger le poids énorme de quelque rocher,
La ligne aussi peine, et les mots se meuvent lents.

Dans le célèbre verset de Buson ci-dessous, les bruits de la mer frappent plus véritablement l’oreille par le son de ses 17 mores que par le son des vraies vagues :

haru no umi
hinemosu notari
notari kana

La mer du printemps
s’élevant et s’abaissant doucement,
toute la journée

Les sonorités de hinemosu renversent presque celles de haru no umi. La répétition de notari, notari,, le kana dont les sons en a font écho à ceux de haru et de notari, tout ceci représente, pour quelque raison ignorée, pas tant le son des vagues que plutôt le sens d’une longue journée de printemps le long de la côte. Quel en EST la signification ? C’est :

haru no umi
hinemosu notari
notari kana

Comparez ceci au sens du rythme que l’on trouve dans le poème suivant de Freeman. Les larmes jaillissent aisément, encore, au-delà de toute raison :

APPELS DE L’ENFANCE

Come over, come over the deepening river,
Come over again again the dark torrent of years,
Come over, come back where the green leaves quiver,
And lilac still blooms and the grey sky clears.
Come, come back to the enchanting garden,
To that green heaven, and the blue heaven above,
Come back to the time when the time brought no burden,
And love was unconscious, not knowing love.

Traverse, traverse la rivière qui s’approfondit,
Traverse de nouveau le torrent sombre des ans,
Traverse, retourne où les feuilles vertes tremblent,
Et le lilas s’épanouit encore et le ciel gris s’éclaircit.
Viens, retourne au jardin enchanté,
à ce ciel vert, et le ciel bleu au-dessus,
Retourne au temps où le temps n’était d’aucun fardeau,
Et que l’amour, inconscient, ne connaissait pas l’amour.

Mais, aussi spontanés que ces poèmes peuvent apparaître, nous savons que beaucoup d’entre eux étaient le résultat d’un travail ardu. Quelques uns n’atteignent jamais la perfection et trahissent tout à travers l’oeuvre du processus sélecif. De ce niveau, The Blessed Damozel de Dante Gabriel Rossetti, en est un exemple. Il est bien connu qu’Issa, en dépit de a fluidité et du grand nombre de strophes qu’il produisit, révisait ses poèmes sur des mois, des années; ainsi le suivant :

ô hotaru
yurari yurari to
tôri keri

en vacillant,
une énorme luciole
passe

Ce verset est le résultat de maintes révisions, mais la version finale semble sans artifice, et l’oeuvre d’un instant. Cette révision de strophe est une révision de l’expérience. L’expérience avait grandi dans les mots du haïku, de sorte qu’il réussit à savoir ce qu’il aurait dû vouloir dire.
Nous pouvons résumer la fonction des onomatopées de la manière suivante :
a) représentation directe des sons du monde extérieur par les sons de la voix :

ochikochi
ochikochi to utsu
kinuta kana

çà et là,
Là et çà,
on bat les battoirs

Buson.

ichiboku to
poku poku aruku
hanami kana

il marche tranquillement
avec son serviteur,
admirant les fleurs de cerisier

Kigin.

butsudan ni
honzon kaketa ka
hototogisu

“La grande Image”
est-elle sur l’autel ?
chante le coucou

Sôkan

Comparé avec The Throstle de Tennyson :

” Summer is coming, summer is coming.
I know it, I know it, I know it.
Light again, leaf again, life again, love again ! “
Yes, my wild little Poet.

” L’été vient, l’été vient.
Je le sais, je le sais, je le sais.
Lumière de nouveau, feuille de nouveau, vie de nouveau, amour de nouveau ! “
Oui, mon petit Poète sauvage.

b) représentation du mouvement, ou des sensations physiques autres que celles du son.

ishikawa wa
kuwarari inazuma
sarari kana

la Rivière Rocheuse ondoie,
l’éclair
ondule

Issa.

yusa-yusa to
haru ga yuku zo yo
nobe no kusa

le printemps s’en va
tremblant, dans les herbes
des champs

Issa.

Yea, slimy things did crawl with legs
Upon the slimy sea.

Ouais, des choses visqueuses avec des pattes rampèrent
Sur la mer visqueuse.

Coleridge.

A cuff neglectful, and thereby
Ribbons to flow confusedly.

Une manche négligée, et ainsi,
Rubans de flotter avec confusion.

Herrick.

c) La représentation d’états d’âme. C’est toujours indirect, inconscient, spontané. La grande poésie dépend principalement sur ce facteur, pour ses effets. Elle ne peut être imitée, ni produite artificiellement.

Fear no more the heat o’ the sun,
Nor the winter’s furious rages.

My heart’s in the Highlands, my heart is not here;
My heart’s in the Highlands, a-chasing the deer.

Ne crains plus la chaleur du soleil,
Ni les rages furieuses de l’hiver.

Mon coeur est sur les Hauts-plateaux, mon coeur n’est pas ici;
Mon coeur est sur les Hauts-plateaux, il y chasse le cerf.

hito chirari
konoha mo chirari
horari kana

Les gens sont peu nombreux,
les feuilles tombent aussi,
de temps en temps

Issa.

utagauna
ushio no hana mo
ura no haru

N’en doutez pas,
la baie a aussi son printemps -
les fleurs de la marée

Bashô.

We saw Thee in Thy balmy nest,
Bright dawn of our eternal Day;
We saw Thine eyes break from their east,
And chase the trembling shades away.

Ne Vous avons vu dans Votre nid embaumé,
Aurore lumineuse de notre éternel Jour;
Nous avons vu Votre oeil quitter leur est,
pour chasser les ombres tremblantes.

Crashaw, dans In the Holy Nativity of Our Lord God.

osoki hi no
tsumorite tôki
mukashi kana

les jours lents s’accumulant passent -
comme elles sont lointaines,
les choses du passé !

Buson.

Le son k est encore utilisé par Buson, pour décrire l’amertume du passage du temps :

osoki hi ya
kodama kikoyuru
kyô no sumi

le jour lent;
des échos entendus
dans un coin de Kyôto

Suit un exemple d’onomatopées dans un waka par Saigyô :

izuko ni mo
sumarezuba tada
sumade aran
shiba no iori no
shibashi naru yo ni

Si je sens que je ne peux vivre nulle part,
je ne le ferai simplement pas -
dans ce cottage de chaume
d’un monde flottant.

Nous devons nous rappeler encore ce conseil de Bashô à ses disciples :

” Répétez (vos versets) mille fois sur vos lèvres. “

Les haïkus, pas moins que les waka, sont des chansons; ils sont destinés à être lus à voix haute. L’onomatopée n’est pas une question visuelle, quoique cela puisse aider; le sens total et parfait d’un haïku n’est pas saisi tant que l’oreille ne l’a pas entendu.
Voici cinq exemples d’onomatopées qu’on trouve chez Seisensui :

rappa fuite
fumoto no michi ga kokoro yoku
nobiru bashaya san

Soufflant dans son cor,
la route au pied de la montagne s’étire paisiblement -
le conducteur !

C’est en 3/3 ; 4/3/3/2 ; 3/3/2 ; ce qui donne à la fois le son du cor et le rythme des sabots du cheval.

tombo tobu
tombo no ue mo
tombo tobu sora

les libellules volent
au-dessus d’elles volent encore des libellules
dans le ciel libellule

Horyu.

Ce n’est pas une imitation de sons comme chez Tennyson, c’est une tentative d’exprimer la hauteur du ciel à travers la répétition du même son. Cela correspond à l’utilisation par Bach du motif en escalier pour suggérer le destin; ici, il représente l’infini.

waru utsu
tsukiyo no yoi oto
shidashita

le battage de la paille -
quel beau son il est devenu,
cette nuit de lune !

Masuo.

Le pied de quatre unités représente le battage de la paille.

ochikochi
ochikochi to utsu
kinuta kana

çà et là
là et çà,
on bat les battoirs

Buson.

azami
azayaka na
asa no
ame agari

comme l’ortie est claire,
le matin,
après la pluie !

Santoka.

3 / 5 / 3 / 5 : le son ouvert a représente l’humeur joyeuse du poète. L’assonance du début et de la fin du verset : azami, agari, lui donne une complétude formelle.

5) La forme du haïku. (p.328-32)

R.H.Blyth HAIKU V.1 s.2,5 La non-intellectualité

25 novembre 2009

5) La Non-intellectualité.

Le Zen est non-intellectuel.

« La philosophie couperait les ailes d’un ange »,

dit Keats, et Eckhart en donne la raison :

« Der Mensch soll sich nicht mit einem gedachten Gott begnügen ; wer der Gedanke vergeht, so vergeht auch der Gott. »

Ce qu’un homme connaît, et la seule chose qu’il connaît, est Dieu. Dans la mesure où il connaît Dieu, il est Dieu, puisque toute connaissance est connaissance de soi. C’est ce que nous voulons dire quand nous disons que tous les hommes ont la nature de Bouddha. Ce que nous pensons des choses est assez différent de ce que nous saisissons comme étant la chose même. De nouveau Eckhart dit :

« Alles was man von Gott erdenken kann ist allzusammen nicht Gott. »

La pensée, comme la passion, approfondit l’intuition, mais ne peut en aucun cas se substituer à elle. À travers ceci vient l’inexplicabilité de la vie, de la poésie.
De ce fait de la non-intellectualité du Zen et du haïku, nous pouvons voir un sens profond dans le proverbe

« Les comparaisons sont odieuses »,

ce qui explique l’échec, en tant que poésie, de haïkus tels que le suivant :

Meigetsu ya kusaki ni otoru hito no kage

La claire lune d’automne :
Les ombres d’arbre et d’herbe –
Et celles des hommes !

Baishitsu.

Remarquez aussi que, assez naturellement, le clair de lune n’a aucune connexion (poétique) avec les ombres qui contrastent les unes avec les autres ? On rencontre la même faute dans un autre verset du même auteur :

Sate wa ano tsuki ga naita ka hototogisu

Tiens, était-ce la lune
Qui a crié ?
Un coucou !

Il y eut l’intuition de l’identité, la première pensée, qui se laissa submerger par la seconde. Quand nous n’utilisons que l’intellect, nous n’aboutissons nulle part. Comme dit Alice :

« Je suis sûre que je ne suis pas Ada, parce que sa chevelure fait de longues boucles et que la mienne n’en a pas du tout, et je suis sûre que je ne suis pas Mabel, parce que je sais plein de choses différentes et qu’elle, oh !, elle en connaît si peu ! De plus, elle est elle et je suis moi et – oh dear, comme tout ceci m’embrouille ! »

La poésie a pour base philosophique (inconsciente) le fait que tout est changeant, non fixe, ni fixable, contradictoire, qu’une montagne n’est pas une montagne, et cependant qu’elle en est une.

« Il tient le manche de la houe, mais ses mains sont vides ;
Il chevauche le buffle d’eau, mais il va à pied. »

De là vient que poésie et science, religion et science sont vraiment antinomiques. La science objective, abstrait et généralise. La poésie identifie, vit dans et par la chose, et enfin particularise. Prenant part à ce paradoxe, le poète s’unit à l’objet, qui, comme l’âne de Baalam, parle avec une voix d’homme.
De plus, il y a la question du tout et des parties. L’intellect peut comprendre que toute partie d’un tout est une partie, mais ne peut l’envisager dans sa totalité. Il peut comprendre tout ce que Dieu n’est pas. La divinité d’une chose est manifestée dans son entièreté. Donc, puisque l’Amour est la personnalité dans son ensemble, nous aimons Dieu et il nous aime ; nous connaissons une chose et cette chose nous connaît ; nous nous connaissons les uns les autres en tant qu’entiers. Toute compréhension partielle, la compréhension d’une partie d’un tout est mauvaise, bien que pas toujours mauvais dans le sens spécifique de moral. La connaissance scientifique d’une chose est donc, dans son divorce d’avec l’ainsité, l’entièreté de cette chose, potentiellement mauvaise, et mauvaise en fait quand on emploie la chose sans égard pour son ainsité, mais scientifiquement, partiellement, intellectuellement. Eckhart dit :

« Gott will wohl dass die Seele auch das wahrnähme, was Gott selbst nicht ist. Er will aber nicht dass sie etwas liebhabe ausser ihn, denn er hat sie zur Einung mit sich geschaffen. »

Et ici, en rapport avec la question du mauvais usage de l’intellect, nous pouvons recommander la prudence. Non seulement l’intellect complique, mais en plus il généralise. Méfiez-vous de la sur-simplification. Si nous ne pouvons pas garder notre équilibre, comme le fait la vie, entre la variété et l’unité, choisissons, s’il le faut, la variété comme étant la moins dangereuse, la moins tentante intellectuellement. Si nous essayons de forcer toute la poésie à entrer dans une seule théorie quelconque (que nous pouvons appeler Zen, mais qui ne l’est pas) nous nous retrouverons serviteurs et non maîtres de l’intellect ; nous forcerons les significations, essaierons de forcer la vie, et serons contraints par elle.. La poésie peut non seulement utiliser le Zen, mais aussi son absence :

Ta wo urite itodo nerarenu kawazu kana

J’ai vendu le champ,
Et n’ai pas pu en dormir,
À cause des grenouilles.

Hokushi.

Nous faisons la volonté de Dieu même quand nous lui désobéissons. L’éveil et l’illusion ne sont pas deux choses différentes. L’homme ordinaire est Bouddha. Prenons la poésie de la même manière que nous prenons la vie, comme elle vient, sans considération pour les théories et les explications préconçues. L’unité y sera, n’en doutez jamais, mais essayons de la forcer, et nos interprétations mortes seront condamnées par la vie de la poésie même. C’est le sujet des paragraphes liminaires de l’essai de Pater sur Le Style, et de :

« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. »

Et de même qu’on ne peut pas expliquer la poésie, mais seulement la répéter, la religion, c’est-à-dire la vie en accord parfait avec la réalité, ne peut pas être interprétée verbalement :

« Bougeant dans toutes les directions,
même le Bouddha ne peut en discourir. »

Le psalmiste dit :

« Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. »

Toutes les fois que nous lisons ceci nous savons, au plus profond de nous, que cela est vrai. Mais quand nous y pensons, par-dessus tout, quand les prêtres prêchent dessus, nous savons, intellectuellement parlant, que c’est faux. Du point de vue religieux, c’est évident. Mais ce que nous savons par intuition est beaucoup plus subtil que n’importe quelle explication que nous pouvons en donner. Saint Augustin dit :

« Si nemo me quaerat, si quaerenti explicari velim nescio. »
Confessions, XI, 14.

Les mots de David ne se réfèrent pas aux choses matérielles, puisque nous pouvons manquer, et manquons de nourriture, de chaleur, et sommes même privés du strict minimum pour vivre.
Cela fait-il référence aux seules matières intellectuelles, alors, à l’amour de dieu in vacuo, ou à toute autre abstraction de la sorte ? Il peut difficilement en être ainsi, car quelle sorte de berge est-il, qui aime ses brebis mais ne leur donne ni herbe, ni protection contre les éléments ? Quel genre de protecteur est-il, qui nous gratifie sans distinction de la peste, des tremblements de terre, des tornades et de toutes les formes de mort terrestre et maritimes, sans parler de la folie et de la mort sous-jacente à la vie ?
La vérité, la profonde et douloureuse vérité, presque insupportable, que nous réalisons intuitivement en lisant les paroles des Psaumes, est que nous n’avons besoin de rien. Toutes les joies et les chagrins, les triomphes et les agonies humaines sont nôtres. Ils sont notre héritage, en tant qu’hommes, que fils de Dieu, que Bouddha !

« La joie et le malheur sont finement tissés,
habit pour l’âme divine. »

Ne vouloir que le bonheur est l’erreur cardinale de l’homme. Tout accepter
« avec une magnitude d’esprit simple et héroïque »,
(Samson Agonistes)
est la Voie. Et quant aux explications de tout ceci :

« Si tu connais la signification inhérente au luth,
pourquoi te troubler du son de la corde ? »

Ce qui suit est un exemple d’ « explication ». Gaunt dit :

« Tous les endroits que l’œil des cieux visite
sont pour un sage ports et refuges heureux.
Apprends-toi la nécessité de raisonner ainsi ;
Il n’y a pas de vertu comparable à la nécessité.
Ne pense pas que le roi t’ait banni
(…)
Va, dis que je t’ai envoyé chercher les honneurs
Et pas que le roi t’a exilé. Ou suppose
Qu’une pestilence dévorante accable notre air,
Et que tu t’envoles vers un climat plus sain.
Regarde ! Ce qu’il importe à ton âme, imagine-le
Etre là où tu vas, non là d’où tu viens.
Suppose que les oiseaux chantants sont des musiciens
(…)
Que les fleurs sont gentes dames, et que tes pas ne sont rien de plus
Qu’une cadence délicieuse, ou qu’une danse ;
Car le désespoir rongeur a moins le pouvoir de mordre
L’homme qui s’en moque, et le rend lèger. »

(King Richard, II, 1,3.)

À l’exception des deux premières lignes, qui contiennent du Zen, tout est vrai – et faux !. Le L’expérience la plus momentanée de la bonté du mal, l’indifférence aux circonstances, le désir de la destinée, valent toutes les philosophies du monde. L’erreur est perceptible dans les mots : « raisonner ainsi », « Ne pense pas », « Suppose que », « Dis », « Imagine ». Encore une fois Gaunt s’étale. Dans l’enseignement du Zen, comme dans les sermons du Christ, la brièveté fait partie de leur force ;

« L’eau que boit une vache se transforme en lait ;
l’eau que boit un serpent se transforme en venin. »

« Heureux ceux qui ont le cœur pur,
car ils verront Dieu. »

Ceux-ci, comme le « Il n’y a pas de vertu comparable à la nécessité » de Gaunt, convainquent sans tenter de persuader. Bolingbroke répond à Gaunt en ces termes :

« O, qui peut porter le feu dans sa main
en pensant au Caucase gelé ?
Ou rassasier le côté affamé de l’appétit
En imaginant seulement un banquet ?
Ou plonger nu dans la neige de décembre
En pensant à la formidable chaleur de l’été ?
O ! non, l’appréhension du bien
Ne donne qu’un plus grand sentiment du pire.
Le sinistre malheur ne reste jamais plus sur le cœur
Que quand il mord, mais ne perce pas l’abcès. »

Il y a peut être une limite, alors, à ce que

« rien n’est, mais y penser le crée. »

Nulle somme de pensée, c-à-d. foi et croyance de l’espèce la plus profonde, n’émoussera un couteau aiguisé ni ne ressuscitera un mort. La foi ne peut pas remuer des montagnes. Mais elle peut garder les montagnes à leur place (aussi longtemps qu’elles resteront là), et si elles bougent, elle les fait bouger. Cette suite d’évènements, pas leur maîtrise, est instantanée ; est dans la volonté. Elle ne rend pas les choses pénibles plaisantes, ou vice versa :

« Une chose longue est le long corps du Bouddha ;
une chose courte est le corps court du Bouddha. »

Quand l’esprit est tranquille, il peut accepter de telles affirmations et s’en satisfaire, mais dès que nous les élaborons, l’esprit, la part intellectuelle de l’esprit s’active pour travailler par elle même. Dans son Essay on Man, Pope dit :

« Toute la nature n’est qu’art, inconnu de toi ;
tout hasard, une direction que tu ne peux pas voir ;
toute discorde, une harmonie incomprise ;
tout mal partiel, un bien universel ;
(…) »

Ceci n’est que trop vrai, mais d’une vérité froide, morte, qui n’a pas assez de vie pour pénétrer le cœur. Quand Shelley reprend cela, nous sentons une grande différence :

(…)

Dans ces mots, la vérité se glisse, irrésistiblement dans nos esprits, parce que cette vérité est sublimée dans la forme qui peut être reçue immédiatement par notre instinct le plus profond. Le problème pour le haïku, à la fois dans la composition et dans l’appréciation, est le même que pour la vie même : comment retenir et assimiler les éléments intellectuels qui distinguent les animaux les plus élevés des plus bas dans la vie instinct(uelle) commune à tous. Quelques fois, vraiment, nous pouvons exprimer ce que nous signifions mieux par notre silence, que d’aucune autre manière :

Ganjitsu no kokoro kotoba ni amari keri

Jour du Nouvel An
Ce que je ressens est trop
Pour les mots.

Daiô.

La masse incohérente, chaotique de pensée-émotion, qui est le fonds de notre existence, émerge parfois, cristallisée en mots. En s’exprimant, elle perd quelque chose de sa vitalité primitive. Si nous pouvions seulement exprimer en n’exprimant pas, nous pourrions avoir le gâteau et la cerise dessus, et c’est ce que le poète a essayé de faire dans le poème ci-avant. Cependant, dire simplement qu’une chose est inexprimable, n’est pas l’exprimer. Mais nos sentiments au Nouvel An sont particulièrement difficiles à mettre en mots, même s’ils sont si insistants. Voyez le conseil d’un vieux professeur de Cambridge à un jeune étudiant, qui lui faisait part des difficultés et des doutes qui le torturaient :

« Difficultés, doutes ! » répondit en écho me vieux gentleman. « Prenez deux verres de porto. Si ça ne les dissipe pas, prenez-en deux de plus, et continuez le dosage jusqu’à ce que vous ayez (re)trouvé l’aisance de votre esprit ! »
Baring-Gould, The Reverend. M.M.

Cette « aise de l’esprit » est ce que Spinoza appelle l’ « éternité » de l’homme, distincte de son immortalité temporelle, qu’il nie :

« Si nous faisons attention à l’opinion commune des hommes, nous verrons qu’ils sont conscients de l’éternité de leur esprit ; mais ils confondent l’éternité avec la durée, et l’attribuent à l’imagination ou à la mémoire, qui, pensent-ils, restera après la mort. »
Ethics,V, 34, note.

En d’autres termes, quand les hommes pensent, quand ils utilisent leurs intellects, ils supposent que l’éternité qu’ils ressentent par moments est une promesse, un avant goût de leur immortalité dans le temps. C’est pourquoi Saint Jean de la Croix dit, dans The Dark Night of the Soul :

« Si un homme souhaite être sûr de la route qu’il emprunte, il doit fermer les yeux et marcher dans la nuit. »

Bashô dit la même chose d’une manière moins poétique :

Inazuma ni satoranu hito no tôtosa yo

Combien admirable
Celui qui ne pense pas : « La vie est éphémère »
Quand il voit l’éclair !

6) La Contradiction
(p.189-196)

°°°
N.B. : les passages entre (…) sont des passages qui restent à traduire.
D.
°°°

Quelques jalons pour un haïku sec !

3 novembre 2009

Dans le haïku, discerner les mots “pleins” des mots “creux”.
Les mots pleins sont ceux qui donnent du sens, le sens, qui sont “lourds de sens”, vivants.
Les mots creux sont ceux qui sont vides de sens, “morts”.
Éliminer les / Se passer des mots “creux”, au possible.

(28/10/09)

°

(de chez anna :)

des tuiles des toits
jusqu’à la mer

(1/11/09)

-

Le(s) blanc(s)
que je laisse
dans le haïku,

le lecteur
franchira

(ou pas.)

-

tendre au lecteur
du silence
du vide

-

mon haïku :
un bol
présenté
au lecteur

-

S’enfoncer dans le blanc du haïku

Le haïku
est une montagne
enneigée

-

Mettre
le plus de vide possible
dans mon haïku

-

“Oublier”
le plus de mots
possible

-

Vider mon haïku
au possible

-

Laver mon haïku

-

décolorer mon haïku

, le délaver

-

,
l’habit
cent fois porté
cent fois lavé

cf : “Chant de l’habit cent fois fois rapiécé” de Hyegûn, p.98 de Ivresse de brumes, griserie de nuages, NRF/Gallimard, Connaissance de l’Orient, 113, 2006.

°

Le haïku est la possibilité d’un bol

Le haïku est la possibilité de boire

°

- Ne manque-t-il pas quelque chose dans votre haïku ?
- Oui, il y manque ce que vous y mettrez

-

Le haïku est une salle de cinéma vide

-

Il s’agit moins de dire,
que de laisser le lecteur se placer
pour qu’il voie

_

Si tu lui mets trop de mots,
tu lui bouches la vue

-

Les mots
bouchent la vue
du haïku

-

((a)perce)voir)
le haïku
à travers
les mots

-

Les mots
voilent /
cachent /
burqachent ? /
obscurcissent
le haïku

-

les mots-nuages
dissipés,
la montagne-haïku
apparaît

-

Le lecteur
lance sa passerelle
pour franchir ton haïku

-

au lecteur
sa clé
du haïku

-

le haïku comme kôan ?

-

le lecteur trouve
(ou ne trouve pas)
sa solution au haïku

-

(le haïku n’est pas une femme facile.)

°

Laisser des blancs
dans le haïku

-

Le haïku est un mi-chemin

Le haïku est un demi-pas

°

Ne mets pas tes lunettes
sur le nez de ton lecteur

°

Crée du vide
dans ton haïku

-

Offre à ton lecteur
un saut
par le vide des mots

°

L’essentiel est de laisser le lecteur
compléter le haïku.

-

Le lecteur franchit la faille
que le haïjin a creusée
dans son haïku

-

Creuse
ton haïku,

Laisse
ton lecteur
creuser

-

Encreuse

-

Toussaint -
Creuse
ton
haïku

-

ensevelis tes mots morts

°

écourte

condense

:

haïku sec

°

d.(1-2/11/09)

- prout !

21 octobre 2009

°

- prout !

: un haïcul.

°

d.(21/10/09)

sherpa

11 octobre 2009

°

un sherpa
utilise-t-il
une serpe,
une hache,
une perche
une harpe
un pare-chemin
pas chers ?

°

d.(11/10/9)

Eric Amann The wordless poem / Le poème sans mots (8) – fin

9 octobre 2009

°

CONCLUSION :

« Le zen trouve son expression la plus naturelle dans la poésie plutôt que dans la
philosophie parce qu’il a plus d’affinités avec le ressenti qu’avec l’intellect; sa
prédilection poétique est inévitable. » (D.T. Suzuki)

Le but principal de cet
essai a été de montrer qu’on ne doit pas voir essentiellement dans le haïku une
« forme » de poésie, comme on l’entend communément en Occident, mais une
expression du zen en poésie, un « Chemin » de vie, semblable à la « Voie du
Pinceau » et autres manifestations du zen dans les arts et la littérature. Il touche
à beaucoup plus qu’à la poésie – dans le sens restreint du terme occidental – il
touche à la philosophie, à la religion, à la psychologie et à bien d’autres sujets. Il
touche avant tout à la vie même. J’ai pris des exemples de haïjins classiques et
modernes, orientaux et occidentaux, pour montrer que cette « Voie du Haïku »
ne concerne pas exclusivement un lieu ou une époque, mais qu’elle est sans âge
et universelle.

Beaucoup de poètes occidentaux d’aujourd’hui utilisent le haïku comme une
simple forme qu’ils remplissent de ce qui leur plaît. Cela revient à utiliser les
ustensiles de la cérémonie traditionnelle du thé pour boire un café dans l’après-midi
et manger un beignet.

Bashô dit qu’il y a deux sortes de haïkus : une qui dure mille ans et une qui
ne dure qu’un moment, cependant toutes deux sont essentiellement les mêmes
aussi longtemps que « l’esprit poétique » du haïku y transparaît. Cet « esprit
poétique » – j’ai essayé de le montrer – exige un peu plus que de compter des
syllabes et d’admirer la nature sous la forme d’un gentil petit écureuil du
voisinage. La « Voie du Haïku » réclame une nouvelle vision de la poésie, du
monde, de la nature, de la société et de notre rapport à eux :

« Un haïku n’est pas un poème, il n’est pas littérature : c’est une main qui fait
signe, une porte entrouverte, un miroir lavé. C’est une manière de revenir à la
nature, notre nature de lune, notre nature de fleur de cerisier, notre nature de
feuille d’automne, en bref, notre nature de Bouddha. C’est un chemin sur lequel
la pluie froide de l’hiver, les hirondelles du soir, le jour même dans sa grande
chaleur et la longueur de la nuit prennent véritablement vie, partagent notre
humanité et parlent leur propre langage silencieux et expressif. » (R.H. Blyth).

À moins que les poètes du monde occidental qui écrivent des haïkus de nos
jours n’apprécient cette perspective plus élargie, et ne veuillent exprimer un peu
de ce véritable « esprit-haïku » non par imitation, mais comme une expérience
de vie spontanée et authentique, la poésie du haïku échouera à avoir des effets
rajeunissants sur la littérature appauvrie de notre ère, et la « Voie du Haïku » ne
deviendra rien de plus qu’un « Culte du Haïku », une des innombrables distractions
superficielles et constamment changeantes d’une culture bourgeoise de
consommation.

°°°

Eric Amann The Wordless poem / Le poème sans mots (7)

9 octobre 2009

°

Chapitre 7 : UNITÉ

Le ciel, la terre et moi, sommes d’une seule origine
Les dix mille choses et moi-même ne sommes qu’une substance

Sôjô

Nous avons déjà vu, dans un chapitre précédent, que le haïjin emploie souvent
la juxtaposition de différentes images dans le même poème – la petite tache d’un
corbeau solitaire contrastant avec l’horizon infini d’une soirée d’automne, le
moine malade en opposition avec le prunier en fleurs. Le but, dans chacun de
ces cas, est d’éveiller le lecteur à l’unité sous-jacente du tout. Le zen le dit en ces
mots :

« L’identité est la différence – la différence est l’identité »

C’est cette expérience de l’identité des choses, de l’homme et de la nature, qui
est au coeur du haïku. Le haïku cherche à créer une sorte de « conscience
cosmique » qui ignore tout de la séparation, et dans laquelle les éléments les
plus divergents font partie de la même unité.

Voies ferrées,
et par-dessus, un vol d’oies
dans la nuit lunaire…

Shiki

Une gare
de chemin de fer solitaire :
fleurs de lotus épanouies…

Shiki

Dans chacun de ces deux haïkus, deux mondes semblent se télescoper : le
vieux et le nouveau, l’industriel et l’esthétique, l’utilitaire et l’artistique. Cette
juxtaposition d’images résolument différentes donne au haïku une « polarité ».
Les deux images contrastées sont comme les pôles d’une batterie chargée. Il y a
un état de tension entre elles, et cette tension ne se résout nulle part dans le
poème. Shiki ne tire aucune conclusion, n’affirme aucune préférence
personnelle, ne nous donne aucun commentaire, ni aucune piste; il pose
simplement les choses côte à côte. On dit que de tels haïkus, où deux images
apparemment sans rapport l’une avec l’autre sont superposées sans que leur
relation soit spécifiée, sont dans un état de « tension non résolue ».

Voici deux exemples supplémentaires dans lesquels la tension est encore plus
prononcée :

Marée d’équinoxe :
pointes de rhubarbe
et un train qui siffle !

Takako

Bruit d’un rat
sur les plats :
ah, le froid !

Buson

Quel est le rapport entre les pointes de rhubarbe et le sifflet du train? Dans
quelle mesure peut-on associer le bruit d’un rat sur une assiette avec le sentiment
du froid ? Il n’y a pas de réponse rationnelle à ces questions. Le haïku devient ici
une « collision d’images » : il commence à ressembler à un « kôan ». Un kôan
est une proposition ou une question que les maîtres zen donnent à leurs disciples
en vue de méditer. Le fait est que le kôan n’a pas de réponse ou d’explication
logiques, et que l’étudiant essaie donc en vain de le comprendre à travers
l’utilisation de ses pouvoirs de raisonnement. Le disciple ne « résout » le kôan
que lorsqu’il abandonne tout recours à la raison ou à la logique, et en saisit le
sens intuitivement, souvent après de nombreuses années de méditation.

R.H. Blyth considérait que chaque haïku était « un kôan, une question zen,
une porte ouverte qui a l’air fermée », et le poète américain W.C. Cohen a appelé
le haïku une simple « adaptation poétique du kôan ». Harold Stewart, autre
traducteur de haïkus, exprima cette même pensée ainsi :

« De même que dans le kôan, problème absurde et insoluble utilisé en
méditation zen, la période de paradoxe et de surprise mène à une
impasse rationnelle et au blocage de notre libre flux d’énergie, il en est
de même en haïku : quand chaque moyen de s’échapper par les impasses
de la logique et de la volonté se trouve bloqué ou condamné, alors,
soudain, l’éclair instantané du Satori se produit – et nous entrevoyons
notre sortie. »

Le haïku ressemble donc au kôan dans la mesure où nous cherchons en vain
une liaison logique entre des images juxtaposées. La « solution » se trouve à un
niveau de conscience plus profond que l’esprit logique. Elle se situe à un niveau
où les influences discriminatoires de nos esprits ont cessé de fonctionner et où
les choses sont perçues dans leur globalité, et où les voies ferrées et les oies
sauvages, la rhubarbe et les sifflets de train, les rats et le froid font sonner la
même corde et font partie d’un même continuum.

Voyons maintenant quelques exemples de haïkus traduits de l’anglais :

Reposant dans l’herbe,
papillon et bulldozer,
tous deux jaunes.

Paul O. Williams

Ici aussi nous avons une juxtaposition, une collision d’idées : le papillon est
présenté contre le bulldozer, et il y a un état de tension non résolue entre ces
deux images si différentes. La dernière ligne, malheureusement, aboutit à la
résolution du paradoxe et au relâchement de la tension en reliant les deux
images. Le poète a « expliqué » le paradoxe au lecteur au lieu de lui laisser
expérimenter la tension et essayer de la résoudre par lui-même.

Voici quelques haïkus de l’Anglais, John Esam, où il a laissé le paradoxe sans
explication et la tension sans résolution :

Dans une lettre
elle touche les cheveux de sa grand-mère;
volant, des corbeaux croassent.

Une bande de soleil avance
à travers champs;
quelque part deux filles rient.

Qui suis-je ? Que
suis-je ? Le bruit de la hache
du bûcheron.

Je touche son dos;
une cloche de pierre résonne
quelque part.

En résumé, on dit que le haïku ressemble au « kôan » de l’enseignement zen
dans la mesure où il manie le paradoxe, la « tension non résolue » et la
juxtaposition d’images, en apparence non reliées, qui obligent le lecteur à
percevoir la réalité de manière intuitive plutôt qu’intellectuelle.

°