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R.H.Blyth HAIKU vol I sect. 2 La Solitude (p 161-169)

21 novembre 2009

2) La solitude

Un autre aspect de l’état Zen est la solitude. Le rythme sous-jacent de la pensée plus que la pensée même des lignes suivantes dans In Utrumque Paratus exprime le sentiment de cet état de Matthew Arnold :

Les pics solennels ne sont connus que des étoiles,
Que des étoiles et des froids rayons lunaires ;
Solitaire le soleil se lève, et solitaires
Jaillissent les grands fleuves.

À un moment de notre vie nous devons arriver à savoir, avec Sue :

Je suis une des Vierges éternelles, servante du feu éternel

(St Mawr).

et à sentir avec le Christ élevé :

Comme il est bon d’avoir rempli ma mission et d’être au-delà.
Maintenant je peux être seul et laisser les choses à elles-mêmes, et le figuier peut être stérile s’il le veut, et le riche peut être riche. Mon chemin est mien, seul.

(The Man who Died).

Ceci est la véritable solitude, mais on doit encore aller un pas au-delà de ce

Noli me tangere,

au royaume de :

Et cependant je ne suis pas seul, parce que le Père est avec moi.

On ferait bien ici de remarquer l’utilisation des mots dans le Zen, la manière par laquelle le silence et la parole sont unis. Dans tous vrais langage et conversation Zen, c’est-à-dire à chaque fois que deux esprits sont véritablement en communion, n’importe quel mot sous-entend son opposé logique également. Ainsi, si l’on dit « désintéressement », cela implique, conjointement l’ “égoïsme”. « La solitude » est aussi un état d’interpénétration avec tout le reste également. Ainsi Bashô, aspirant à cet état dit :

Uki ware wo sabishi garaseyo kankodori

Ah, kankodori,
Tu approfondis
Ma solitude.

Le kankodori est un oiseau qui vit dans les montagnes, loin des habitats, de sorte que sa véritable apparence est pratiquement inconnue. Sa voix ressemble à celle du pigeon ramier, et on l’entend toujours de loin. On dit qu’il annonce par son chant la venue de la pluie ou son arrêt prochain. Dans le haïku, la saison est d’été.
Sabishisa, la solitude, est l’équivalent dans le haïku de Mu dans le Zen, un état de pauvreté spirituelle absolue, dans lequel, n’ayant rien, nous possédons tout. C’est un état dans lequel nous

nous réjouissons avec ceux qui se réjouissent, et pleurons avec ceux qui pleurent,

nous réjouissons avec la joie du meurtrier et pleurons avec la famille de la victime. Ce n’est pas un état dans lequel nous choisissons ce pourquoi nous nous réjouissons et pleurons. Ce n’est pas un état d’indifférence olympienne dans lequel les sentiments positifs et négatifs s’annulent. Prenez les célèbres lignes qui suivent :

Alors les deux frères et leur victime
Passèrent la belle Florence où le fleuve Arno
Gargouille entre des berges droites…
… Ils franchirent le cours d’eau
jusqu’à une forêt tranquille pour le crime.

(Isabella, XXVI)

Tous les hommes sont des hommes morts, et moi, qui écris ceci. Et dans la mesure où nous sommes unis avec Dieu, non seulement nous acquiesçons à ce meurtre, mais sommes aussi les frères meurtriers d’Isabella, et son amant assassiné.
Il y a cependant un danger, ici, quand nous prenons des exemples dans la poésie ou le drame, c’est celui de pouvoir nous persuader que nous sympathisons non pas avec le meurtre lui-même, mais avec les éléments artistiques de l’ensemble. Les remarques suivantes de Stevenson, dans A Gossip on Romance, nous donnent un aperçu de la manière dont nous devons voir les choses :

Chacun et tous, pour le moins, dans nos fantasmes particuliers, lisions des histoires pour enfants, non pour l’éloquence ou les personnes ou la pensée, mais pour une quelconque qualité d’incidence brutale. Pas simplement un bain de sang ou un émerveillement. Bien que chacun de ses éléments fût le bienvenu, le charme par lequel nous lisions dépendait d’autre chose encore… Crusoe apeuré par la trace de pas, Achille vociférant contre les Troyens, Ulysse bandant son grand arc, Christian courant avec ses doigts dans ses oreilles, ceux-ci sont tous des moments culminants de la légende.

Ces « moments culminants » sont des points coupant la ligne de Mu ; ce sont des moments de « Solitude », de désintéressement, de vie universelle dans laquelle cependant l’individu n’est pas submergé, mais se dresse, encore, clairement et distinctement.
Comment atteindre cet état de solitude ? Comment cet état ordinaire de tristesse solitaire, dans lequel Bashô se trouva aussi, peut-il se changer en celui dans lequel on peut dire, de tout et de tous, comme Virgile dit à Minos :

N’entrave pas sa destinée :
Ainsi est-elle voulue, où peut se faire
Ce qui est voulu ; et ne demande rien de plus.

Bashô nous dit que pour lui, c’est le kankodori, son roucoulement dans le lointain, qui peuvent produire ce miracle de grâce dans son cœur. Wordsworth dit la même chose :

Bien que babillant seulement au Vallon
De soleil et d’averses,
Tu m’apportes un conte
D’heures visionnaires.

Trois fois bienvenue, chéri du Printemps !
Bien que tu ne me sois
Aucun oiseau, mais, invisible,
Une voix, un mystère !

La Nature dit de Lucy :

Les nuages flottants lui prêteront
Leur état ; le saule ploiera pour elle ;
Elle ne manquera pas de voir non plus
Même dans les mouvements de la Tempête
La grâce qui donnera forme à la Vierge
Par sympathie silencieuse.

Dans son Journal, en 1840, Thoreau parle de lui-même et d’une goutte de pluie :

Tandis que ces nuages et cette pluie enferment tout,
Nous nous rapprochons et apprenons à nous connaître.

L’expression poétique chinoise de solitude peut trouver son exemple dans ce poème d’Hakurakuten :

PAIX DU SOIR

Des cigales précoces terminent leurs trilles ;
Des points lumineux, nouvelles lucioles, volent çà et là.
Le cierge brûle clair et sans fumée ;
Des perles de rosée lumineuse pendent sur le tapis de bambou.
Je n’entrerai pas encore dans la maison pour dormir,
Mais marcherai un moment sous les auvents.
Les rayons de la lune se penchent jusque sous la basse véranda :
La brise fraîche emplit les grands arbres.
Laissant aller les sentiments, la vie coule aisément ;
La scène entra profondément dans mon cœur.
Quel est le secret de cet état ?
Ne rien avoir de petit dans l’esprit.

Hakurakuten fait ici l’erreur wordsworthienne d’en dire trop. C’est ici que le génie du haïku intervient, avec son apparente pauvreté de forme et de matériau. Les haïkus sont solitaires dans leur apparence même et il leur manque la richesse du ton et du rythme.

Ushi tsunde wataru kobune ya yû-shigure

Un taureau à son bord,
Un petit bateau franchit la rivière
Dans la pluie du soir.

Shiki.

La solitude et la pauvreté – la pauvreté de « Bienheureux les pauvres d’esprit » – sont presque synonymes. C’est pour cette raison que Socrate, rapporta-t-on, dit (et le prouva par sa vie et par sa mort) :

Ceux qui veulent le moins posséder sont les plus près des dieux.

Saint-Jean de la Croix (mort en 1591), dans L’Ascension du Mont Carmel, donne des instructions sur les manières de se mortifier et de calmer les quatre passions naturelles : la joie, l’espoir, la peur et la douleur :

Aspire toujours, non à ce qui est le plus facile, mais à ce qui est le plus difficile.
Non à ce qui fait le plus plaisir, mais à ce qui est le plus déplaisant.
Non à ce qui procure du plaisir, mais à ce qui n’en donne aucun.
Non à ce qui console, mais à ce qui afflige.
Non à ce qui mène au repos, mais à ce qui conduit au labeur.
Non aux grandes choses, mais aux petites.
Non à ce qui est élevé et précieux, mais à ce qui est bas et méprisé.
Aspire, non pas à tout désirer, mais plutôt à ne rien désirer.

La solitude du haïku n’est pas celle du poète en tant que reclus, pas celle de lieux déserts et d’hommes oubliés, bien que cela puisse être induit par ceux-ci, ou en résonance avec eux :

Nashi saku ya ikusa no ato no kuzure-ie

Près d’une maison en ruine
Un poirier est en fleur ;
Ici eut lieu une bataille.

Shiki.

Elle se trouve dans l’absence des choses qui jamais ne furent :

Na-no-hana ya kujira mo yorazu umi kurenu

Fleurs de colza :
Aucune baleine n’approche ;
La mer s’assombrit.

Buson.

Elle se trouve dans les choses douloureuses qui surgissent quand nous sommes heureux, dans les évènements heureux qui arrivent quand nous sommes attristés :

Ku no shaba ya sakura ga sakeba saita tote

Un monde de douleur et de souffrance :
Les fleurs éclosent
Même alors…

Issa.

Elle se trouve avant tout dans un royaume innomé où l’humain et l’inhumain, l’amour et la loi, se rencontrent et s’unissent :

Aki no kure hi ya tomosan to toi ni kuru

Soir d’automne ;
Elle vient et demande :
« dois-je allumer la lampe ? »

Etsujin.

Comparez avec le cas de Tokusan :

Tokusan était assis dehors en zazen. Ryutan lui demanda pourquoi il ne rentrait pas. Tokusan répondit : « Parce qu’il fait noir. » Ryutan alluma alors une bougie et la lui tendit. Alors que Tokusan allait la prendre, Ryutan souffla dessus. Tokusan (Teh-shan, 779-865) se prosterna.

L’illumination d’Etsujin est faible, diffuse, temporaire, concerne une partie de l’être seulement, mais est cependant une perception de la vérité dans sa forme vivante, non-abstraite, sans mots, inexprimable mais évidente. C’est une entrée dans la Solitude à travers la solitude du soir, la solitude automnale. Fournissons une explication au haïku – non que cela donne l’expérience poétique à qui ne l’a pas eue.
Le poète est assis en train de regarder le jour qui décroît rapidement, le dernier des jours, qui passe si rapidement, si lentement. Le soir d’automne tombe, et la femme du poète vient lui demander si elle doit apporter une lampe ; elle ne l’a pas avec elle, mais vient seulement demander. Elle se courbe, et comme elle relève la tête et le regarde avec ses yeux doux, il pense à la lampe et à sa faible lumière en perspective. Les légères gentillesse et tendresse quotidiennes de sa femme, l’irrévocabilité de la chute du jour se perçoivent dans la lumière de la flamme pas encore là, mais qui va l’être. Elle est également chaude, et cependant éloignée, et dans la lumière qui illumine son esprit, le poète ressent, comme une chose unique, l’inévitabilité de la nature, et la bonté aimante de l’humain.
La solitude habituelle ou d’agrément que nous ressentons tous n’est pas complètement différente de la « solitude » que nous avons illustrée ici. Elle peut être un prélude à l’autre ; elle peut en être la cause ; elle peut être l’autre, quand l’énergie de la vie poétique et religieuse l’imprègne.

Et Jésus lui dit :
« Les renards ont des terriers et les oiseaux ont des nids, mais le Fils de l’Homme n’a nulle part où poser sa tête. »

Kono michi ya iku hito nashi ni aki no kure

Le long de cette route
Ne va personne
Ce soir d’automne

Bashô.

3) L’Acceptation Reconnaissante.

Toucher

3 novembre 2009

Touche
Touche ton voisin

Vaincs ta peur de l’autre

- N’y a-t-il que les aveugles
qui peuvent encore toucher ?

- Ne touchez pas !
- Touche-moi pas, tu m’salis !

Thomas, réapprends-nous
le toucher,
pas le croire !

Touche
touche le monde
touche les gens

L’autre est
comme toi
animé du même souffle de vie

Touchez-vous !

Tuishou ! *

* : travail à deux, en Taï-Ji

°

d.(2/11/09)

Py / Zhuang Zi / Hui Zi / S. Leys

8 octobre 2009

°

Les petits poissons nagent dans le bonheur

°

d.(7/10/09)

°

Voir Simon Leys : Le Bonheur des petits poissons, LdP 31288, 2008, p.14 :

d’un dialogue entre Zhuang Zi et le logicien Hui Zi, à la question de ce dernier :
” D’où tenez-vous que les poissons sont heureux ? “, Zhuang Zi finit par répondre :
” du haut du pont. “

nuance au “je” dans le haïku – par anna

21 septembre 2009

°

” il faut peut-être préciser que le “je” peut être
utilisé, comme un élément de la situation, dans un haïku, ( Il se diffuse dans le
décor comme l’arbre, l’oiseau, la rivière, et tout le reste… ) et non comme un
centre majeur de l’action… c’est cette différence qu’il est important de
rappeler et de souligner … il est important qu’il disparaisse dans la nature ou
la situation, relevées dans le haïku “

anna

°

Poèmes de mort japonais (1)

17 septembre 2009

POÈMES DE MORT JAPONAIS

Au Japon, l’approche de la mort a donné naissance à une tradition séculaire d’écriture du « jisei » ou « poème de mort ». Des moines bouddhistes Zen (sous forme de poèmes chinois et de tankas) y faisaient figurer, dans la continuité de leur enseignement, leur testament spirituel, tel Enni Ben’en, mort à 79 ans le 17° jour du 10° mois lunaire de 1280 :
Toute ma vie j’ai enseigné le Zen –
Soixante-dix-neuf ans.
Qui ne voit les choses telles qu’elles sont
ne connaîtra jamais le Zen.

tel Tetto Giko, mort le 15 du 5° mois de 1369 à l’âge de 75 ans, dont le message descellé et lu après sa mort disait :
La vérité ne s’obtient jamais
De quelqu’un d’autre.
On la porte toujours
en soi.
Katsu !

« Katsu ! », comme « Ho ! » ou « Totsu ! » est une sorte de cri provocateur émis à l’instant de l’ »illumination ».

tel Taigen Sofu, mort le 10 du mois intercalaire de 1555, à l’âge de 60 ans :
Je lève le miroir de ma vie
Jusqu’à mon visage : soixante ans.
D’un coup je brise le reflet –
Le monde, comme d’habitude,
tout à sa place.

Les guerriers s’y adonnaient, sur la dépouille desquels on retrouvait parfois le jisei ; des samouraïs vaincus, avant de devoir se « suicider », prenaient le temps d’en composer. Ainsi Okano Kin’emon Kanehide, mort le 4 du 2° mois de 1703, à 24 ans :
Sur les champs de neige / de la nuit dernière – / fragrance des pruniers
ou Shumpan, mort vers le 2° mois de 1703 à 34 ans :
L’oie d’hiver / finit / plumée
Ces deux samouraï faisaient partie des 47 qui, après avoir vengé la mort de leur maître, durent commettre « seppuku ».

De très nombreux poètes de haïku eux-mêmes sacrifièrent au genre, et, sans nul doute, continuent de nos jours ( et pas seulement au Japon )!

Composés le plus souvent juste avant de mourir, certains de ces poèmes étaient parfois repris, voire (é)changés, en raison d’une rémission soudaine de la maladie par exemple ; d’autres étaient même fabriqués tout au long d’une certaine durée de vie, voire soumis pour approbation à des professeurs de haïkaï, ce qui pouvait donner lieu à des moqueries de bon aloi ! Ainsi un certain Narushima Chuhachiro « craignant de mourir soudainement sans avoir le temps d’écrire un poème de mort » commença-t-il à en écrire dès la cinquantaine, les soumettant à son maître de poésie Reizei Tameyasu (XVIII° s.). À l’âge de 80 ans il écrivit :
Pendant quatre-vingts ans et plus,
Par la grâce de mon souverain
Et de mes parents, j’ai vécu
D’un cœur serein
Entre fleurs et lune.

Comme à son habitude, il envoya son poème à Reizei, qui lui répondit : « Quand vous aurez 90 ans, corrigez la première ligne ! »

L’humour, la dérision, la parodie, la moquerie, les jeux littéraires ne sont pas absents de leur écriture. Ainsi la bonzesse Chiyoni, morte le 8 du 9° mois de 1775, à 73 ans :
J’ai vu la lune aussi / et maintenant, monde, / mes salutations respectueuses …
Durant les XVIII et XIX° siècles, le « kaibun » ou haïku palindromique ( dont la séquence de syllabes est identique en le lisant à l’endroit ou à l’envers) était également populaire.
De Gozon, mort le 2 du 3° mois de 1733 à 38 ans, on peut lire :
ka ya hiraki nori toku tori no kirabiyaka
Des fleurs embaument l’air / Un chant d’oiseau insouciant, / écho de la vérité
De Kizan, mort le 4 du 12° mois de 1851, à 64 ans :
Quand je serai parti, / quelqu’un soignera-t-il / le chrysanthème que je laisse ?
De Raishi, mort le 27 du 9° mois de 1795 :
Tu as fait ton devoir / jusqu’à aujourd’hui, / vieil épouvantail !
Gaki, plus connu sous son vrai nom d’Akutagawa Ryunosuke, donna par l’intermédiaire de sa tante ce poème à lire le matin suivant à son docteur, avec cette préface : « riant de moi-même » :
Un seul point / brille encore dans le noir : / mon nez morveux
Il s’empoisonna la nuit même.
Akutagawa était un des plus grands auteurs japonais modernes. Une de ses premières nouvelles, très admirée par Natsume Soseki (1867-1916) le propulsa sur le devant de la scène littéraire. Elle s’appelait : Hana (« Le nez »).

Pour ne pas oublier Bashô, le dernier poème qu’il laissa est considéré comme son « poème de mort », bien qu’il n’eut pas l’intention véritable d’en écrire : « Sur son lit de mort, alors que ses disciples le lui suggéraient, il répondit que chacun de ses poèmes pouvait être son poème de mort. Et de fait, dans tous ses meilleurs versets, on peut percevoir une résonance qui semble venir du et retourner au Vide. »
Cela n’empêcha pas un « senryûiste » ° de parodier son dernier poème :
Tabi ni yande yume wa kareno o kakemeguru
en : Zashikirô yume wa kuruwa o kakemeguri
« Malade, en voyage : / mon rêve erre / sur des champs desséchés » devient alors :
« Enfermé dans ma chambre / mon rêve erre / vers des maisons closes ».

° Senryû, initiateur de ce style « léger » fut « le » critique de haïkus à l’Edo de son époque. On dit qu’il « critiqua » environ deux millions-et-demi de versets dans sa vie. Mort le 23 du 9° mois de 1790 à l’âge de 73 ans, il dit dans son jisei :
Kogarashi ya ato de me o fuke kawayanagi
Vents acérés de l’hiver — / mais plus tard, saule de la rivière, / ouvre tes boutons !

« Le nom de Senryû se compose des caractères « sen » pour « rivière » et « ryû » pour « saule ». Ces signes apparaissent dans son jisei avec leur prononciation japonaise : « kawa » et « yanagi ».
Son fils aîné, qui lui succéda à la tête de l’école « senryû », mourut le 17 du 10° mois de 1818 – peu après l’époque à laquelle le saule perd ses feuilles 1) :
Hana hodo ni mi wa oshimarezu chiru yanagi
Un saule en automne : / on ne regrettera pas ses feuilles / autant que des fleurs de cerisier.

Quant à son plus jeune frère, qui lui succéda également à la tête de l’école de Senryû, il mourut le 2° jour du 6° mois de 1827. Et son poème de mort dit :
Tel des gouttes de rosée / sur une feuille de lotus / je disparais

Rosée, lucioles, fleurs de cerisiers sont, pour les Japonais, emblématiques du caractère éphémère de la vie.
Ainsi Rekisen, mort après 1834 à l’âge de 86 ans, écrit-il :
Laissez-les fleurir, ou / Laissez-les mourir – c’est même chose : / Les cerisiers du Mont Yoshino
Kaisho, mort en 1914, à 72 ans :
Fleurs de cerisiers du soir / je glisse la pierre-à-encre dans mon kimono / pour la dernière fois.
Chine, sœur de Mukai Kyorai (1651-1704), disciple et ami de Bashô, et morte à environ 28 ans le 15 du 5° mois de 1688 écrivit son dernier poème :
S’allume aussi légèrement / qu’elle s’éteint : / la luciole
Après quoi son frère put tracer :
Tristement je vois / la lumière s’éteindre dans ma paume : / une luciole

Est-il besoin d’insister sur la signification du lotus en Extrême-Orient ? Il suffit probablement de lire le jisei de Jakura, mort à 59 ans le 5 juin 1906 :
Cette année je désire / voir les lotus / sur l’autre rive.
( le lotus est bien « la fleur du paradis »).

Quant à la vénération des Japonais pour le Mont Fuji, Kimpo, mort le 3 septembre 1894, nous en assure :
Aujourd’hui est le jour / d’une dernière vue / du mont Fuji

Un dernier thème qu’on ne saurait – évidemment – passer sous silence, c’est Shisui qui peut – mieux qu’aucun autre ? – nous en entretenir : Son poème de mort fut un « simple » cercle (re)fermé. « Dans le bouddhisme Zen le cercle (enso) est l’un des symboles les plus importants. Il représente la vacuité – essence de toutes choses – et l’illumination. Il y a peut-être un lien entre la figure du cercle et la forme de la pleine lune, autre symbole d’illumination ». Shisui mourut le 9 du 9° mois de 1769 à l’âge de 44 ans.
Renseki, mort à 88 ans le 5° jour du 7° mois de 1789, écrivit :
J’ai nettoyé le miroir / de mon cœur – Maintenant il reflète / la lune
« La lune symbolise le salut dans l’autre monde – ou « sur l’autre rive » – au-delà des souffrances de cette existence présente ». Elle peut symboliser également (la lumière de) l’enseignement du Bouddha.
Ainsi, Saiba, mort à 51 ans, le 15° jour du 8° mois de 1858, c’est-à-dire le jour de la pleine lune d’automne, peut-il écrire :
Je bouge mon oreiller / plus près de / la pleine lune
Quant à Mabutsu, mort également un 15 du 8° mois, mais de l’année 1874, à 79 ans, il n’hésite pas à paraphraser un des kôans Zen les plus célèbres :
Lune dans un tonneau : / vous ne saurez simplement jamais / quand son fond cédera.

Laissons enfin Toko, âgé de 86 ans quand il mourut, au 11 du 2° mois de 1795, nous « ramener » définitivement « sur terre » (?) :
Les poèmes de mort
Ne sont qu’une illusion –
La mort est la mort.

**

Daniel Py, 18-24 avril 2007.

*

1) Vous pouvez, comme moi, remarquer tout au long de ces exemples que le mot-de-saison dans laquelle meurt le poète est quasi omniprésent dans le jisei – sauf toutefois à partir du début du XX° siècle, ce qui correspond également à l’ouverture du Japon, dès l’ère Meiji, aux influences occidentales.

***

Pour écrire cet article, je me suis entièrement basé sur le livre-anthologie de Yoël Hoffmann : Japanese Death Poems, éd. Tuttle, 1986 ; isbn : 0-8048-3179-3, prix : 21,90 € (à Paris).

Po Chu Yi – citations

20 octobre 2008

” j’ai installé mes vieux jours dans la tranquillité / mon corps, que rechercherait-il de plus ? “

: Po Chu Yi, ans le poème intitulé : ” inscrit dans ma cave à vin.”

*

” Je ne sais combien de temps il me reste à vivre entre ciel et terre / désormais, jusqu’à ma mort, les journées et les mois seront tous oisifs.”

*

” promenant mes yeux je contemple les montagnes vertes / je laisse les cheveux blancs pousser sur ma tête “

*

Une filiation ? 1/4 : Chine

6 octobre 2008

Wang Chang ling (690-757) :

Les fleurs de palmiers, plein la cour

la mousse  pénètre dans la salle silencieuse

tous deux ensemble, transcendant concept et parole

dans l’air on sent un parfum extraordinaire

*

Ch’ien Chi (710-760) :

ton visiteur arrivé, nous oublions tous deux les mots

mon esprit simiesque grâce au ch’an s’apaise

*

Lin Ch’ang ch’ing ( ? – 786) :

je monte sur la montagne, arrive à la source

fleurs dans le ruisseau, clarté du ch’an

face à face, par-delà les mots

*

Liu Tsung yuan (773-819) :

les pins verts sont comme lubrifiés

libre, par-delà la parole

compréhension joyeuse, coeur de lui même comblé

*